Je ne suis pas un inconditionnel d'Henry James. Ses romans m'ennuient un peu, et The Turn of the Screw m'est tombé des mains. J'aime tout de même beaucoup certaines de ses nouvelles, Washington Square notamment, et surtout The Beast in the Jungle. Ceci dit, il avait un frère, William James, qui s'est aussi un peu illustré. Après avoir lu le formidable The Metaphysical Club de Louis Ménand, j'ai voulu en savoir un peu plus et j'ai acheté Pragmatism, un livre fort peu épais (ce qui devient une considération importante sur mes vieux jours) qui reprend des conférences grand public (ça compte aussi) que James a données en 1907.
Un mot sur le livre de Ménand, pour commencer. Louis Ménand écrit fréquemment des chroniques dans le New Yorker. IL s'intéresse dans ce livre à une génération de "Boston brahmins" qui s'étaient réunis au sein du club éponyme. Il y avait Charles Pierce, que William James crédite de l'invention du terme "pragmatisme", Oliver Wendell Holmes, qui devint un des grands juges de la Cour Suprême, William James, et quelques autres qui ont laissé moins de traces. Ils avaient tous été frappés dans leur jeunesse par la guerre de Sécession bien sûr---Holmes a manqué y laisser sa peau---mais aussi par le darwinisme. Comment reconstruire une vision du monde cohérent après ces deux événements majeurs ? Leur réponse fut de construire une philosophie très anglo-saxonne, au point que le mot "pragmatisme" est devenu un terme de mépris chez certains, de louange chez d'autres. (Evidemment, le pragmatisme au sens vulgaire n'est pas réservé à une sous-culture : ce n'est pas un anglo-saxon qui a dit "qu'importe qu'un chat soit noir ou blanc, pourvu qu'il attrape des souris"!)
Pour Pierce, James, et après eux John Dewey qui fut le maître à penser d'une génération ultérieure, le pragmatisme reposait sur l'idée que la vérité est un concept instrumental. Foin des rationalistes qui construisent des absolus ;
The actual universe is a thing wide open, but rationalism makes systems, and systems must be closed.
Pour commencer (de manière peu enthousiasmante, j'en conviens, et je ne suis pas vraiment d'accord), certaines questions n'ont pas de conséquences pratiques et doivent donc être écartées :
What difference would it practically make to anyone if this notion rather than that notion were true? If no practical difference whatever can be traced, then the alternatives mean practically the same thing, and all dispute is idle. Whenever a dispute is serious, we ought to be able to show some practical difference that must follow from one side or the other's being right.
C'est (un peu) moins étroit qu'il n'y paraît. James peut même expliquer que l'existence de Dieu demeure une question pratiquement importante :
What do believers in the Absolute mean by saying that their belief affords them comfort? They mean that since in the Absolute finite evil is 'overruled' already, we may, therefore, whenever we wish, treat the temporal as if it were potentially the eternal, be sure that we can trust its outcome, and, without sin, dismiss our fear and drop the worry of our finite responsibility. In short, they mean that we have a right ever and anon to take a moral holiday, to let the world wag in its own way, feeling that its issues are in better hands than ours and are none of our business. [...] If the Absolute means this, and means no more than this, who can possibly deny the truth of it? To deny it would be to insist that men should never relax, and that holidays are never in order.
C'est une fondation minimale, mais elle correspond probablement à une motivation réelle pour beaucoup de croyants. Ce n'était pas suffisant pour James :
If I could restrict my notion of the Absolute to its bare holiday-giving value, it wouldn't clash with my other truths. But we cannot easily thus restrict our hypotheses. They carry supernumerary features, and these it is that clash so, My disbelief in the Absolute means then disbelief in those other supernumerary features, for I fully believe in the legitimacy of taking moral holidays.
Heureusement, il y a des choses plus intéressantes dans la théorie pragmatique de la vérité. En voici le fonds :
The truth of an idea is not a stagnant property inherent in it. Truth happens to an idea. It becomes true, is made true by events. Its verity is in fact an event, a process: the process namely of its verifying itself, its veri-fication. Its validity is the process of its valid-ation.
Très poppérien, comme on le voit---moins l'insistance sur la "validation négative" qu'est la réfutation. Mais pour nous rapprocher du révérend Bayes et de son dé pipé (enfin, dans ma version), comment détermine-t-on ce qui est (temporairement) vrai, dans la version pragmatique de la recherche de la vérité ? Très simple :
The process here is always the same. The individual has a stock of old opinions already, but he meets a new experience that puts them to a strain. Somebody contradicts them; or in a reflective moment he discovers that they contradict each other; or he hears of facts with which they are incompatible; or desires arise in him which they cease to satisfy. The result is an inward trouble to which his mind till then had been a stranger, and from which he seeks to escape by modifying his previous mass of opinions. He saves as much of it as he can, for in this matter of belief we are all extreme conservatives. So he tries to change first this opinion, and then that (for they resist change very variously), until at last some new idea comes up which he can graft upon the ancient stock with a minimum of disturbance of the latter, some idea that mediates between the stock and the new experience and runs them into one another most felicitously and expediently.
C'est l'apprentisage bayesien, of course...avec même l'idée, parfaitement bayesienne, qu'une théorie qui a résisté longtemps aux défis qui lui ont été jetés ne doit être remise en cause qu'avec de grandes précautions. Si c'est là la formule du pragmatisme anglo-saxon, je vote pour...sans illusion sur la capacité des anglo-saxons et des autres à l'appliquer infailliblement.
