Il ne s'agit pas de celui de La Fontaine :
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.
C'était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas.
(toute ressemblance avec, etc) mais bien des fat cats, ces patrons qui touchent 300 fois le Smic (selon Le Monde, dont émane souvent un parfum raminagrobesque---mais c'est une autre histoire). Les comparaisons, comme toujours, se manient avec souplesse :
Par comparaison, le salaire net moyen des patrons de PME s'élevait à 3
973 euros par mois en 2004, selon une enquête de l'Insee publiée
mercredi dans La Tribune. Et si on considère la population
française dans son ensemble (sans les DOM-TOM), la moitié d'entre elle
vit avec moins de 1 972 euros par mois (pour des couples) et 1 315
euros par mois (pour une personne seule)...
Premier point : beaucoup de patrons de PME possèdent une part importante de leur entreprise et/ou se rémunèrent autrement qu'en salaires, ce qui ne serait pas une idée géniale au vu de la fiscalité. Second point : un patron de Cac 40, supposé "personne seule", ne vit pas avec ces fameux 5 millions d'euros par mois de sa rémunération---les impôts lui en prélèvent une bonne partie, ce qui est parfaitement normal. Comparer les revenus avant impôts et transferts de M. X aux revenus après i. et t. de M. Y est une pratique admise au Monde (tout comme la comparaison des chiffres d'affaires et des PIB, autre grand classique), passons donc. Il reste que les revenus des grands patrons, après redistribution, sont effectivement environ cent fois plus élevés que ceux d'un Smicard. C'est beaucoup---et c'est beaucoup plus qu'il y a vingt ans. Ce constat ne fait pas de doute.
On peut toujours dire "c'est la loi du marché" et passer son chemin. Mais s'agissant d'un sujet aussi brûlant, en France comme aux Etats-Unis, on aurait grand tort. Vu l'interpénétration des conseils d'administration (qui n'a pas forcément que de mauvaises raisons d'être), il faut pas mal de culot pour prétendre a priori que la fixation des rémunérations des dirigeants d'entreprise se fait de manière parfaitement concurrentielle. A l'inverse, s'agit-il vraiment de corporate theft, c'est-à-dire d'une entente d'une oligarchie pour faire son gras sur le dos d'entreprises mal gouvernées (horrible anglicisme, mais bien commode) ?
Du corporate theft, il y en a eu, il y en a et il y en aura encore. Mais peut-on mesurer son ampleur ? Une démarche possible consiste à construire un modèle simple de la formation des rémunérations des dirigeants et à voir si ce modèle peut raisonnablemnt rendre compte des faits observés. Ces faits sont au moins trois :
- les dirigeants gagnent beaucoup d'argent (ce fameux facteur 100)
- ledit facteur a triplé (en gros) ces vingt dernières années
- à un instant donné, les dirigeants d'une entreprise de taille x gagnent environ deux fois moins d'argent que les dirigeants d'une entreprise huit fois plus grande, 3 fois moins que ceux d'une entreprise 27 fois plus grosse, etc : on aura reconnu, si si, une loi cubique (grossière en pratique).
Xavier Gabaix et Augustin Landier, deux autres français émigrés sur la côte Est, ont écrit un papier qui rend compte de 2 et 3 de manière très élégante. Ils reprennent une idée de Sherwin Rosen, dans un article classique de 1981, "The Economics of Superstars", et qui remonte en fait aux travaux de Gary Becker sur le mariage. Cette idée, c'est le "positive assortative matching". Supposons par exemple qu'épouser un partenaire diplômé soit un plus, mais un plus encore plus important si l'on est diplômé soi-même ; alors (Becker) le marché du mariage tendra à apparier les diplômées aux diplômés, au grand dam des non diplômé(e)s---mais pour le plus grand bonheur des utilitaristes puisque le "surplus total" sera ainsi maximal. Dans la variante de Rosen, les artistes, ou les grands footballeurs, peuvent vendre leurs talents à des audiences de plus en plus grandes sans qu'il leur en coûte personnellement plus que s'ils réservaient leurs shows à un petit groupe. Quand Ladoumègue courait le mile au stade Jean Bouin, seuls les spectateurs des gradins pouvaient en profiter ; et les habitants de xxxx (j'avais d'abord mis Toulouse, mais je ne veux pas d'ennuis...) devaient se contenter d'acclamer le champion local. Aujourd'hui, si Zidane joue sur TF1 il faudrait être un supporter acharné pour regarder le TéFéCé sur France 2 (allons bon, je l'ai dit...). Du coup, Zidane peut non seulement faire payer plus que la star dudit TéFéCé à chaque spectateur : il peut aussi vendre ses roulettes à une audience beaucoup plus grande, double whammy comme on dit chez nous. (Non, Catherine, Zizou n'est pas monté sur roulettes, je t'expliquerai).
Et les patrons ? Le point commun de ces deux exemples est qu'il y a une complémentarité : entre le diplôme de la femme et celui du mari dans le cas du mariage, et, plus subtilement, entre le talent-par-consommateur-servi et le talent dans le cas des superstars. En ce qui concerne les CEO, on peut supposer comme pour les superstars qu'il ne leur coûte pas tellement plus d'appliquer leur talent de gestion (supposé) à une très grande entreprise qu'à une moyenne. Ergo, le même résultat s'applique : si le talent est observable---hypothèse forte là encore, mais voyons où elle nous conduit---les dirigeants les plus talentueux dirigeront les plus grandes entreprises. Et comme leur talent est d'autant plus valorisé qu'il s'applique à une plus grosse entreprise, on peut en déduire deux conclusions :
- si les entreprises deviennent "plus grosses" au cours du temps,alors le salaire du dirigeant moyen croîtra aussi
- à un instant donné, les dirigeants des plus grosses entreprises sont mieux payés que ceux des entreprises de plus petite taille.
Pas de quoi fouetter Raminagrobis, me direz-vous... mais un peu quand même ! Rajoutons à ce modèle deux hypothèses auxiliaires : le profit de chaque entreprise est multiplicativement séparable en un facteur de taille et un facteur de talent du dirigeant, et le talent des meilleurs dirigeants est distribué selon une loi de Pareto de paramètre 3 (j'aurais préféré 2, mais cela importe assez peu). Alors Gabaix et Landier montrent que
- au cours du temps, le salaire des dirigeants de grandes entreprises croît comme la taille desdites entreprises
- à un instant donné, la loi cubique s'applique.
Pas mal... 2 reprend 3 (c'est pour voir si vous suivez) et 1 reprend 2 puisque la taille des grandes entreprises américaines, mesurée par leur capitalisation boursière, a augmenté trois fois plus vite que le PIB américain. Expliquer le niveau moyen des salaires des dirigeants est une autre paire de manches...je sens bien que vous êtes déçus, et je m'en excuse).
Il est remarquable qu'un modèle aussi simple fonctionne aussi bien ; mais vous aurez remarqué l'absence du suspect habituel, invoqué de tous côté dans ce débat : l'aspect incitatif du pay for performance. Chez Gabaix et Landier, les dirigeants sont nés talentueux, et ne font que vendre leurs gènes. En tant qu'auteur du livre de base sur les incitations (ne croyez pas la publicité mensongère de mes concurrents), et ayant déjà déçu mes supporteurs toulousains (à bas les Gallois !), je me sens obligé de défendre l'idée que les salaires des dirigeants ont un rôle incitatif. Il faut dire que la pauvre a du plomb dans l'aile ces temps-ci. Certes, les études montrent bien (mieux depuis une dizaine d'années) que les rémunérations des dirigeants dépendent de manière importante des performances de leur entreprise.
Mais plusieurs anomalies persistent. La première est que les dirigeants se voient souvent offrir des packages dont le caractère incitatif n'est pas évident, par exemples des options dans la monnaie. La théorie suggère que les options d'achat sont un bon moyen d'inciter les dirigeants à l'effort, si leur prix d'exercice est un peu plus élevé que le prix courant de l'action de l'entreprise : si l'action cote 100 euros aujourd'hui et qu'on me donne des options dont le prix d'exercice est à 120 euros, alors je serai très fortement incité à travailler dur pour que le cours de l'action monte. Si le prix d'exercice est à 95 euros, mes incitations sont beaucoup moins fortes. La seconde anomalie, documentée par Marianne Bertrand et Sudhil Mullainathan dans le Quarterly Journal of Economics, est que les dirigeants reçoivent aussi de la pay for luck : ils peuvent voir leurs revenus augmenter simplement parce que leur secteur bénéficie d'un boom auquel ils n'ont pas contribué, alors que la théorie suggère que seuls leurs écarts de performance par rapport aux entreprises comparables devraient être récompensés (ou punis).
Ceci ne signifie pas qu'il n'y ait pas de bons et de mauvais dirigeants ; dans un article plus récent, toujours dans le Quarterly Journal of Economics, Marianne Bertrand et Antoinette Schoar montrent que la qualité du dirigeant peut augmenter ou réduire le taux de rendement des actifs de plusieurs points (six points de différence entre le quartile supérieur et le quartile inférieur). Mais peut-être cette histoire d'incitations n'est-elle que de la poudre aux yeux ? Que non, nous disent Patrick Bolton, José Scheinkman et Wei Xiong dans le Journal of Corporation Law : la vive croissance des rémunérations des dirigeants pendant la "bulle Internet" s'explique très bien par la théorie des incitations.
Internet a constitué, c'est de plus en plus probable, une innovation majeure, une de ces general purpose technologies qui renouvelle durablement la vie économique. Mais dans les années 90, il y avait une grande incertitude à la fois sur cette affirmation et sur ses conséquences pratiques : qui allait gagner le plus, les vendeurs de vêtements sur Internet ou les sites d'enchères ? Dans ces conditions, les différences d'opinion étaient nécessairement à la source de divergences entre la valeur réelle (fondamentale) des actions---que l'on ne connaîtra que dans quelques années--- et leur prix. Ces divergences ne sont pas perdues pour tout le monde : les actionnaires des dotcoms avaient tout intérêt à ce que les dirigeants fassent tout pour faire enfler leur petite bulle, leur offrant ainsi la possibilité de réaliser des plus-values importantes. Ce type de stratégie ne peut fonctionner que sous deux conditions : d'une part, le marché doit connaître une phase d'inefficacité---cf plus haut ; d'autre part, les dirigeants doivent accepter de sacrifier les actionnaires futurs aux actionnaires présents---mais ils y ont d'autant plus intérêt qu'ils seront mieux récompensés par la croissance de la bulle, d'où l'explosion des rémunérations.
Incitations ou pas incitations ? en fait, ces explications ne sont pas en conflit direct. Dans l'article de Bolton et al, les incitations ne jouent pas en ce qui concerne le profit de long terme de l'entreprise : elles suggèrent simplement aux dirigeants qu'il serait bon pour eux de talk up le cours de l'entreprise, ou de se livrer à des manipulations comptables légales ou illégales. Au-delà des anecdotes et des comportements délictueux, je ne connais pas vraiment de preuves convaincantes que des entreprises dirigées par des PDG de talent égal aient en général des profitabilités nettement différentes parce que leurs dirigeants font face à des incitations différentes. Mais c'est peut-être beaucoup demander, dans un domaine où les études empiriques sont très difficiles.