A vrai dire, n'étant qu'un macroéconomiste amateur, et ne l'ayant jamais rencontré (la différence d'âge aidant), je n'ai pas grand chose d'original ou de nouveau à dire sur lui. Inévitablement, les journaux francais ont annoncé la mort du "père du monétarisme". C'est un contresens qui a la vie dure---je reviendrai là-dessus. En tout état de cause, Friedman restera probablement dans les livres d'histoire des Etats-Unis, au-delà de l'histoire de la pensée économique (voir plus loin). Le mouvement (si particulier aux Américains) qui mélange conservatisme et libertarianisme, lui doit beaucoup.
Comme toujours, il serait très excessif de donner trop de poids aux écrits d'un homme. On rappelle toujours cette fameuse citation de Keynes, tellement éculée que je vais vous l'épargner. Pour beaucoup d'Américains, (dont Hillary Clinton, à l'époque !) c'est la campagne présidentielle de Barry Goldwater en 1964 qui signe le point de départ d'un mouvement de masse. Mais Friedman avait déjà écrit Capitalism and Freedom (en 1962), qui est en quelque sorte le manifeste économique de cette école de pensée---sûrement plus que les écrits de Hayek, plus arides et moins diffusés (en tout cas moins lus), mais beaucoup plus profonds à mon sens. Ce livre, comme plus tard Free to Choose (1980--mais le combat était déjà gagné), a eu une influence considérable. Seul Galbraith avait un impact comparable sur ses lecteurs ; mais Galbraith était un poids léger dans le milieu des économistes, et son arrogance comme son manque de sens des réalités lui ont barré le chemin de l'influence politique (au-delà de quelques postes symboliques)---sans parler du fait que ses livres paraissent aujourd'hui très datés. Friedman, lui, était un debater hors normes, et un vulgarisateur génial.
Il y a une célèbre photo qui représente le très grand George Stigler et le très petit Milton Friedman marchant côte à côte sur le chemin qui mène du Département d'Economie au Faculty Club à Chicago (il y a aussi une photo semblable qui représente votre serviteur avec Gary Becker et Bob Lucas, mais elle se vend moins bien, je ne sais pas pourquoi). J'ai un gros faible pour Stigler, pour son encyclopédisme et son humour entre autres. Il avait le physique d'un homme politique américain, contrairement à Friedman ; mais il racontait lui-même que toutes les autres qualités lui manquaient. Friedman aussi aurait sans doute fait un très mauvais homme politique ; mais il avait les qualités indéfinissables qui permettent à un intellectuel, à un moment donné, d'exercer une influence inhabituelle.
Quid de l'histoire de la pensée économique ? Lorsque le prix Nobel a été attribué à Friedman en 1976, le comité a indiqué que c'était
for his achievements in the fields of consumption analysis, monetary history and theory and for his demonstration of the complexity of stabilization policy.
Soyons méthodique, donc, et commencons par la théorie de la consommation. Friedman a publié sa théorie du revenu permanent en 1957. Le comité Nobel nous dit encore que
From the purely scientific point of view, Friedman's other achievements are of greater interest than his monetary analysis.
Ils n'ont sans doute pas tort. Friedman n'a pas inventé la théorie du cycle de vie qui esr aujourd'hui l'outil de base d'analyse de la consommation, de l'épargne, des choix de portefeuille, etc. Cet honneur revient à Modigliani et à ses coauteurs (à partir de 1953), mais aussi plus tard à Bob Hall et Bob Lucas qui en ont tiré des conséquences fondamentales. Mais la théorie du revenu permanent de Friedman était beaucoup plus "parlante" ; et elle se fondait sur les paradoxes empiriques auxquels aboutissaient les études de la fonction de consommation. (Costas Meghir, d'University College London, a publié une excellente présentation de la contribution de Friedman en ce domaine dans l'Economic Journal en 2004).
Dans le modèle keynesien le plus simpliste, un accroissement de la "dépense autonome" (par exemple un programme de travaux publics) se traduit par une distribution de revenus (les salaires et profits dans le BTP, dans cet exemple) qui amorce un cycle : les heureux bénéficiaires consomment une part importante de ces nouveaux revenus, transférant ainsi des revenus à d'autres agents (les commerçants par exemple), qui vont consommer à leur tour, etc.
Voilà la théorie élémentaire du multiplicateur keynesien. Sa valeur dépend fortement de la propension des agents à consommer rapidement un accroissement de leurs revenus ; c'est la raison pour laquelle les successeurs de Keynes (mort en 1946, l'année où Friedman obtenait son PhD à Columbia, et un an avant que Larry Klein ne proclame la "révolution keynesienne") ont consacré beaucoup d'efforts à estimer la fonction de consommation. Les résultats étaient parfois surprenants. Ainsi, à revenu donné, les agriculteurs consomment moins que les employés, les Noirs moins que les Blancs, etc. On peut toujours dire que "ces comparaisons n'ont pas de sens, des facteurs socioculturels jouent" ; c'est vrai, mais c'est un peu trop facile, et même pas vraiment utile. Le génie de Friedman a été de s'inspirer de ses travaux empiriques avec Kuznets pour formuler une hypothèse simple mais très féconde : certains agents ont des revenus très variables dans le temps. et c'est ce qui explique qu'ils épargnent une fraction plus importante de leurs revenus. Comme on le dit aujourd'hui dans les manuels, "they save for rainy days".
Pas de quoi fouetter un chat, me direz-vous. Mais la chose devient plus intéressante quand on tire les conséquences de cette intuition. Friedman a proposé de distinguer deux composantes très différentes du revenu : le revenu permanent et le revenu transitoire. Prenons mon collègue Ned Phelps, par exemple. Comme vous le savez peut-être, ses revenus vont connaître un choc positif appréciable cette année---à moins qu'il ne soit vraiment beaucoup mieux payé que moi. Le montant de son prix Nobel est par nature un revenu transitoire, qui ne reviendra (très probablement) pas l'an prochain. En revanche, son salaire annuel, ainsi que ses autres sources de revenus réguliers, rentrent dans son revenu permanent. L'expérience, comme la simple introspection, montre que la plupart d'entre nous préfèrent, la plupart du temps, s'assurer un niveau de vie qui ne varie pas trop au cours du temps. Un gagnant à la loterie, par exemple, peut toucher un million d'euros. La théorie de Friedman prédit que s'agissant d'un revenu transitoire, il devrait en épargner la plus grande partie, et ne consommer que les intérêts
chaque année. En revanche, un cadre qui vient de bénéficier d'une promotion voit ses perspectives de revenus s'améliorer durablement, disons de dix mille euros par an ; son revenu permanent a augmenté et il devrait donc accroître sa consommation annuelle d'une grande partie de ces dix mille euros---peut-être huit mille, en n'accroissant son épargne que de deux mille euros.
Le rapport avec les agriculteurs (ou les Noirs) ? Tout simplement : ils épargnent à peu près au même taux que les employés (ou les Blancs) sur chacune des deux composantes de leur revenu. Mais le fait qu'une proportion plus élevée de leurs revenus est transitoire réduit leur taux d'épargne moyen. Les études empiriques des années 40 et 50, qui expliquaient la consommation par le revenu observé (dit revenu courant), étaient fondées sur une théorie inadéquate. La bonne théorie repose sur la décomposition du revenu en revenu permanent et revenu transitoire. Quitte à n'avoir qu'une variable explicative, il faudrait prendre le revenu permanent ; mais celui-ci n'est pas directement observable. Seul le revenu courant l'est ; mais c'est une mesure bruitée du revenu permanent---le bruit étant ici le revenu transitoire. Intervient alors ce que l'on appelle le "biais d'atténuation" en économétrie : plus le bruit est important, et plus le coefficient obtenu quand on régresse la consommation sur le revenu courant se rapproche de zéro. Imaginons une situation limite où tous les individus ont une propension à consommer de 80% sur le revenu permanent et de 10% sur le revenu transitoire. Alors la propension à consommer estimée en utilisant le revenu courant pour différents individus dépend uniquement de la composition de leurs revenus. Ce n'est pas vraiment ce dont nous avons besoin pour calculer le multiplicateur... le chiffre qui détermine ce dernier est la propension à consommer un accroissement transitoire de revenu, soit 10%.
Comme on le voit, le contenu de cette contribution de Friedman est très important sur plusieurs plans : la théorie de la consommation, l'économétrie, mais aussi la politique économique. Les keynesiens de l'époque plaçaient leurs espoirs en une propension à consommer le revenu courant de 80% ; à 10%, on ne joue plus la même partie et un programme temporaire de travaux publics ne peut stimuler la consommation que faiblement puisquíl s'agit d'un revenu transitoire. 10% ou 80% ? l'un et l'autre de ces chiffres sont en fait une caricature. La théorie moderne fait intervenir d'autres considérations, comme la difficulté que rencontrent beaucoup de ménages pour emprunter de quoi financer leur consommation quand leur revenu transitoire est anormalement négatif, et aussi l'épargne de précaution---qui figurait aussi dans Keynes mais qui est plus difficile à traiter. Il reste que plus personne ne croit aujourd'hui que "le" vrai chiffre est proche de 80%.
Venons-en aux contributions de Friedman en théorie monétaire, et plus généralement dans le domaine de la politique macroéconomique : le "monétarisme", donc. Si ce terme a un sens précis, ce qui n'est pas sûr, il fait référence à plusieurs propositions qui portent sur la relation entre la monnaie, l'activité économique et le niveau des prix. Evacuons d'abord le troisième aspect, qui a une vénérable tradition en économie : une augmentation de la masse de monnaie en circulation se traduit, tôt ou tard, par une augmentation proportionnelle des prix. C'était la doctrine par défaut des économistes depuis plusieurs siècles, avant même qu'on n'emploie le mot de "macroéconomie". Il n'y a pas vraiment débat sur ce point, pourvu qu'on ajoute quelques réserves dont l'importance pratique est mineure.
Les choses deviennent plus compliquées quand on s'attaque à l'impact de la monnaie sur l'activité à court terme. Pour parler concrètement : si la zone Euro connait une récession, la Banque Centrale Européenne devrait-elle tenter d'y remédier en achetant des emprunts d'Etat pour fournir des liquidités à l'économie ? Si oui, de combien ?
(Deux remarques sur ce point. Premièrement, les politiques de tout bord semblent tous penser que c'est en effet souhaitable ; en ce sens, le Parti Socialiste français est monétariste. Deuxièmement, la BCE semble en être bien moins persuadée que la Fed américaine---qui, il est vrai, a un mandat différent.)
La question énoncée ci-dessus se pose parce que la politique macroéconomique a deux instruments traditionnels : le levier budgétaire (impôts, transferts, travaux publics) et le levier monétaire. La vulgate keynesienne insistait sur le premier---notamment parce que le rôle du second était déjà bien exploré et que la contribution de Keynes était moins révolutionnaire. Mais il s'agissait finalement (ou il aurait dû s'agir) d'un débat assez technique, portant sur les mécanismes de transmission de ces deux types de politiques, leurs délais d'action, la stabilité des comportements en cause---la demande de monnaie au premier chef, et la valeur relative des "règles" et de la "flexibilité". Du fait des positions politiques bien connues de Friedman (parfois aussi de ses adversaires), le débat a frappé le grand public plus sans doute qu'il ne l'aurait dû.
Le débat entre monétaristes et keynesiens, si l'on veut à tout prix caricaturer, a commencé en 1956 quand Friedman a ouvert le feu. Il s'est enrichi d'une nouvelle salve avec la publication par Friedman et Schwarz de leur méticuleuse étude de l'histoire monétaire des Etats-Unis, qui imputait notamment la Grande Dépression aux politiques restrictives de la Fed (pour un temps), et chez nous de la Banque de France---avec une belle obstination. Sur un plan un peu différent, l'invention par Friedman (et Phelps) du "Taux Naturel de Chômage" en 1967-68 a enfoncé un peu plus le keynesianisme traditionnel---c'est d'ailleur à ce moment qu'apparaît le terme "monétarisme". Mais ce débat était dépassé dès l'arrivée de Lucas, Sargent et autres sur la scène au milieu des années 70. Friedman utilisait l'ancienne méthodologie, fondé sur des anticipations "adaptatives" : pour paraphraser Lincoln, "you can fool agents, for a little while" ; pour les tenants des anticipations rationnelles, c'est devenu "you can only fool agents if you manage to surprise them." Plus concrètement : si
- compte tenu du comportement passé de la Fed, de la situation de l'économie, et des informations qui ont pu filtrer, les agents s'attendent à ce que la Fed augmente les taux d'un quart de point,
- et les prix s'ajustent de manière suffisamment rapide pour que les réactions des agents aient eu le temps d'être incorporées,
alors une augmentation du quart de point prévu ne devrait avoir aucun effet sur l'économie. C'est certainement le cas sur les marchés financiers, où les prix sont très flexibles. Les journaux spécialisés ont parfaitement compris ce point, la lecture de leurs commentaires le montre facilement.
La très grande majorité des modèles actuels que les macroéconomistes utilisent acceptent l'hypothèse que les anticipations sont rationnelles. Il y a à cela d'excellentes raisons méthodologiques ; par définition, un agent dont les anticipations ne sont pas rationnelles commet des erreurs systématiques. Chacun fait des erreurs en permanence, c'est entendu ; mais tant que nous ne disposons pas d'une "théorie des erreurs", même sous forme d'ébauche, il paraît raisonnable à la plupart d'entre nous d'éviter d'échafauder des constructions qui reposeraient sur des erreurs systématiques. Dans ces conditions, les arguments de Friedman ne sont plus vraiment au coeur du débat ; mais il reste que sur le plan pratique, il a sans doute gagné la partie, aux Etats-Unis tout au moins.
Sur le plan de l'analyse économique proprement dite, nombre d'économistes du XXe siècle ont accompli plus que Friedman. Mais il serait absurde de le juger selon ce simple critère. Comme Keynes, il "sortait du cadre". Il fut un temps ou Business Week publiait chaque semaine, face à face, une chronique de Friedman et une de Samuelson. Those were the days! Et en tout cas, heureux est le pays qui peut se payer des débats de politique économique entre économistes de ce niveau.