Vous le savez peut-être déjà : le prix Nobel d´économie a été décerné à Ned Phelps, de Columbia University in the City of New York, un endroit décidément très bien fréquenté. Phelps n'est pas aussi connu du grand public que Friedman, par exemple, mais il a joué un rôle fondamental dans le développement de la macroéconomie moderne (entre autres !).
Vous avez sûrement entendu parler du NAIRU, le "Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment". Friedman et Phelps n'ont aucune responsabilité à ma connaissance dans la création de cet abominable acronyme ; mais ce concept provient de leurs articles de la fin des années 60, qui ont révolutionné la vision que l'on pouvait avoir de la politique macroéconomique à l´époque. Depuis que Phillips avait découvert sa fameuse courbe en 1958, l'idée d'un arbitrage possible entre inflation et chômage dominait la profession et les milieux politiques. Pour démontrer le caractère illusoire de cet arbitrage, Phelps a eu recours à l'introduction de nombreux concepts de la microéconomie moderne dans le discours des macroéconomistes : les asymétries d'informations, les anticipations, les défaillances des marchés. Le livre qu'il a édité en 1970 est si connu que plus personne ne se souvient de son titre : c'est, simplement, le "Phelps volume". Une génération entière de macroéconomistes a été inspirée par ce livre, qui donnait enfin de la rigueur à l´étude de la politique macroéconomique.
Les contributions de Phelps ne s'arrêtent pas là. C'est lui qui a analysé de manière limpide comment une économie peut être "dynamiquement efficace" ou non, en reliant le volume d´épargne aujourd'hui et les conditions de vie des générations présentes et à venir : c'est la fameuse "règle d'or". Là encore, tout un pan de la macroéconomie moderne repose sur ces fondations. De même, il a très tôt porté une attention soutenue à la fiscalité ; son article sur la fiscalité du capital de 1979 avec Janusz Ordover, que les spécialistes connaissent bien, a anticipé de vingt-cinq ans le vif intérêt que les macroéconomistes portent désormais à ces questions.
Enfin, Phelps est un francophile notoire ; ses fréquentes visites à l'OFCE en témoignent, tous comme les points de vue qu'il publie dans les journaux francais. Well done!

Question à 1000€ : y aura-t-il un nobel non américain cette année ?
M. Salanie, pensez-vous que cette forte proportion d'américains recevant le nobel (d'une manière générale ou en économie seulement) révèle seulement la prépondérance de la recherche américaine, ou bien y a-t-il un biais ?
Rédigé par: bliblo | 09 octobre 2006 à 12:36
Il y aura deux nobels non américains cette année : paix et littérature... Et sans préjuger de la réponse de B.S. on peut noter que la moitié des Nobel américains sont nés hors des USA. La recherche américaine est prépondérante parce qu'elle est attirante.
Rédigé par: econoclaste-alexandre | 09 octobre 2006 à 17:35
Il est très bien, Phelps, et comment ne pas trouver que son travail mérite amplement ce genre de récompense. Mais sincèrement, 11 ans après Lucas (pour les anticipations rationnelles, et pas la croissance) et deux ans après Kydland et Prescott, vous ne pensez pas qu'on a un peu fait le tour de la question en matière de macroéconomie à la sauce 60's 70's ? Quand Friedman et Tobin ont été récompensés sur ces sujets là, ils étaient encore 'brulants' et ces deux là étaient à la pointe de la recherche en la matière. Maintenant, je me demande si le comité Nobel n'est pas en train de prendre du retard en voulant à tout prix faire justice à tous les vieux de la vieille qui ont marqué leur temps. Il faut peut être se résoudre à l'idée qu'il y aura toujours infiniment plus d'économistes géniaux que de titulaires du prix nobel.
Rédigé par: Antoine | 09 octobre 2006 à 17:41
* Bliblo: pour ne parler que de mon domaine, la domination des americains ("domicilies americains", pas forcement "de nationalite americaine", ou encore moins "nes aux US") sur la recherche economique est effectivement ecrasante. Pour descendre d'un etage, l'Econometric Society elit chaque annee une vingtaine de Fellows, par cooptation. Ils sont aujourd'hui un peu moins de 600, dont les deux-tiers aux Etats-Unis ; on trouve loin derriere le Royaume-Uni (46), la France (30), Israel (22) et le Japon (13). Tous les autres pays sont en-dessous de 10. Il y a bien sur un effet cumulatif : depuis que les Etats-Unis sont devenus le centre mondial de la recherche en economie, qui n'y est pas personnellement connu souffre d'un handicap... ceci dit, on trouve peu d'economistes qui restent terres chez eux facon Grigori Perelman !
* Antoine : "il est tres bien, Phelps"---merci pour lui, je ne manquerai pas de lui transmettre cette genereuse appreciation, avec la tape amicale qui la completera harmonieusement :-)
Rédigé par: Bernard Salanie | 09 octobre 2006 à 21:56
j'avoue peu connaître phelps
ou eputon trouver une bonne synthèse de ses travaux
et des résultats qui ont marqué l'économie,
en anglais ou français,
au delà du résumé que vous venez de faire ici?
attendre un article lié à son nobel?
merci
françois
Rédigé par: francis | 10 octobre 2006 à 04:16
@BS : Détecterais-je, derrière ce sarcasme, disons, aigre doux… un tabou sur les choix du comité Nobel ?
Rédigé par: Antoine | 10 octobre 2006 à 07:53
* Francois : la page Web de Phelps comprend un essai autobiographique
http://www.columbia.edu/~esp2/
* Antoine : un tabou, pourquoi ? je reagissais juste au ton de votre billet.
Rédigé par: Bernard Salanie | 10 octobre 2006 à 08:45
Au delà de Phelps, j'aimerais bien savoir si le nobel Economie aurait été remporté par un africain.
N.B : le NAIRU n'a jamais été vérifié en Afrique. Le Nobel est tout sauf juste et équitable à l'échelle planétaire. qui sait, le Nairu pourrait servir de modèle de base aux théories spirituelles de Bush Jr. Demain la veille, du moment où l'on dévoilera l'identité du Nobel "religion", on en sera persuadé.
Rédigé par: wadi | 10 octobre 2006 à 11:08
@BS : excusez-moi, je ne voulais pas donner l’impression que je vous ai donnée. Ce que je voulais dire, c’est que le comité Nobel ne peut pas, à mon sens, se fonder uniquement sur les qualités intrinsèques d’un économiste (et comme vous me le faites remarquer, je ne suis pas qualifié pour avoir une opinion là-dessus), car il en existe des dizaines de talent équivalent, ou difficilement comparable. Ce que l’on peut attendre, comme c’était le cas, par exemple, avec North ou Kahneman, c’est que le prix mette également en lumière un domaine de recherche novateur, correspondant à des problématiques actuelles. L’impression que j’avais eue il y a deux ans (Kydland et Prescott), c’était qu’il s’agissait davantage de corriger une injustice vis-à-vis de gens qui n’étaient pas moins bons que Friedman ou Lucas sur ces sujets-là, mais qui n’avaient pas été récompensés. J’ai eu un peu la même réaction cette année, sans que ça relève, évidemment, d’un jugement de valeur sur les lauréats.
Rédigé par: Antoine | 10 octobre 2006 à 11:33
@ Wadi
Il faut que quelqu'un le dise : non, le comité Nobel ne donnera pas le prix à un africain juste pour faire plaisir aux gens qui aiment l'Afrique. Le Nobel récompense les gens qui ont publié une chiée d'articles dans les grandes revues américaines. Ce n'est pas un "biais". Objectivement, les grandes revues américaines sont meilleures, à tout point de vue, que le Angolan Economic Review ou Le Journal Burkinabé de Politique Economique. Dire cela n'a rien de raciste ou de condescendant : c'est un fait, qui est expliqué par beaucoup de facteurs qui ont à voir avec le racisme et les inégalités. Mais la qualité des revues et des publications n'ont rien à voir. Je ne nie pas les effets de pouvoir que produisent les grandes universités américaines, ni le fait même qu'elles soient américaines et les conséquences que cela a ; mais cela ne changera pas tant que les universités des autres nations se réfugieront dans le nombrilisme victimaire du mauvais perdant. Cela vaut, en particulier, pour la France.
Rédigé par: Francois | 10 octobre 2006 à 18:20
Pour dire les choses autrement : le Prix Nobel est alle dans certains domaines (paix, litterature) a des africain(e)s qui ont accompli des choses extraordinaires. Mais il est exact que le palmares africain dans les prix scientifiques est tres maigre. Pour que la science se developpe dans un pays, il faut qu'un minimum de surplus economique soit degage, au moins par une classe sociale suffisamment nombreuses (type oligarchies dirigeantes en Amerique Latine), pour que des etudiants doues puissent avoir une vraie carriere de chercheur, avec la dotation en moyens suffisante. Ce n'est pas encore le cas en Afrique. Il me parait tres injuste d'imputer cela au "nombrilisme victimaire du mauvais perdant".
A la fin de sa vie, Jean-Jacques Laffont (qui a "cree" Toulouse en economie) consacrait une grande partie de son energie a ameliorer la qualite de l'enseignement et de la recherche en economie dans les pays emergents---notamment en Chine et en Afrique. Sa veuve et ses amis ont cree une fondation dont le but est de prolonger ses efforts. La fondation accepte les dons...
http://www.jjlaffont.org
Rédigé par: Bernard Salanie | 10 octobre 2006 à 18:54
Une question tout de meme sur la logique d'attribution des prix nobel, qui ne me semble pas tres claire. On peut sans doute justifier le décallage important en économie entre les dates des travaux d'un chercheur et l'attribution du prix nobel sur la base du temps nécessaire à diffuser cette pensée et à bien évaluer son importance sur la recherche et la pratique de la politique économique.
En termes d'histoire de la pensée, les travaux de Phelps sont dans la plupart des cas antérieurs à ceux de Lucas, et leur influence a été largement modifiée par les travaux ultérieurs de Lucas (courbe de phillips, croissance, problemes d'information etc...), pourtant Phelps est recompensé 10 ans plus tard.
Si on peut trouver un interet au Nobel (a part une satisfaction individuelle pr les lauréats, et une motivation pour d'autres), ce serait de tracer un peu la route prise par la discipline dans le temps, mais là, on a l'impression que le comité navigue un peu à vue.
Rédigé par: Olivier | 17 octobre 2006 à 05:31
C'est assez juste... si ce n'est que l'ensemble d'information du comite Nobel sur l'evaluation des travaux de X ou Y par la profession evolue au cours du temps---explication charitable et peu testable, je l'admets.
Rédigé par: Bernard Salanie | 17 octobre 2006 à 08:19