Le monde est petit, c'est bien connu. Depuis les années 60, de nombreuses enquêtes ont montré que deux personnes prises au hasard étaient généralement "reliées" : par exemple, deux américains sont en moyenne connectés par six liens dont les deux extrémités se connaissent. Rien de très surprenant en ce qui concerne les scientifiques : les mathématiciens connaissent le "nombre d'Erdos", par exemple (le mien est de 5, par exemple, mais je n'ai pas cherché longtemps) .
Question plus intéressante : le monde est petit, mais ses dimensions diminuent-elles ? Dans le numéro d'avril dernier du Journal of Political Economy, Sanjeev Goyal, Marco van der Leij et Jose-Luis Moraga-Gonzalez montrent que la réponse est positive en ce qui concerne le petit monde des économistes. Ils ont dépouillé la base de donnée EconLit, qui recense les publications dans plusieurs centaines de revues d'économie. La population de notre monde a explosé : 34 000 auteurs d'articles dans les années 70, 49 000 dans les années 80, 81 000 dans les années 90...on frémit ! Ces auteurs ont de plus en plus souvent des coauteurs : la moitié n'en anait pas dans les années 70, 30% seulement dans les années 90 ; néanmoins, la plupart des auteurs vivent dans un monde piccolo piccolo, avec moins de deux coauteurs pour toutes leurs publications dans les années 90. Un monde de tous petits îlots, donc ?
Pas tout à fait : on peut dessiner un graphe où deux économistes sont reliés si et seulement si ils ont publié au moins un aticle ensemble. Ce graphe a des composantes, et la plus grande comprend... 33 000 économistes ! Autrement dit, 40% des économistes appartiennent à une île-continent dont tous les membres sont reliés indirectement. Un complot mondial, vous dis-je, et en développement constant : seuls 15% des économistes étaient ainsi reliés dans les années 70.
Les économistes les plus connus sont souvent les plus "reliés". Voici par exemple le centre de l'île Stiglitz :

En fait, les 100 économistes les plus reliés dans les années 90 ont écrit en moyenne 38 papiers avec 26 coauteurs, et sont reliés au degré suivant à 99 économistes en moyenne. Ils constituent l'avant-garde du complot, comme Lénine l'eut dit : ils sont les étoiles (les initiés noteront le double sens, les autres ne méritent pas encore d'' intégrer le complot) autour desquels tout s'organise.
Et enfin, la Question que chaque économiste se pose en lisant ce genre d'article : où suis-je ? Indice : cherchez un tétraèdre dans l' île Stiglitz...
Powered By Qumana


"où suis-je ? Indice : cherchez un tétraèdre dans l' île Stiglitz..."
Vous êtes dans l'île de Partick Rey en haut vers la droite :
http://ideas.repec.org/cgi-bin/htsearch?config=&restrict=&exclude=&method=and&format=long&sort=score&restrict=http%3A%2F%2Fideas.repec.org%2Fp%2F%7Chttp%3A%2F%2Fideas.repec.org%2Fa%2F%7Chttp%3A%2F%2Fideas.repec.org%2Fc%2F%7Chttp%3A%2F%2Fideas.repec.org%2Fb%2F%7Chttp%3A%2F%2Fideas.repec.org%2Fh%2F&matchesperpage=10&search_algorithm=exact%3A1&words=salanie+rey
Rédigé par: Antoine | 12 octobre 2006 à 12:32
Bravo !
Rédigé par: Bernard Salanié | 12 octobre 2006 à 13:49
J'ai tendance a considerer qu'une discipline scientifique ou -plus largement- une activite intellectuelle dont les representants s'interrogent sur eux-meme n'est pas dans une sante florissante... Pour brillantes que soient les tentatives de Godart sur le cinema, du Nouveau Roman en litterature (et je passe sous silence les philosophies de la philosophie, la sociologie des sociologues, etc), on ne peut pas dire qu'elles debouchent sur un constat particulierement rejouissant pour les activites qu'elles concernent. Je m'inquiete un peu de cet interet soudain des economistes pour les conditions de diffusion (Cf conference speciale de l'eea-esem de cet ete a Vienne) et de travail... des economistes.
bien a vous
Rédigé par: fred jouneau-sion | 14 octobre 2006 à 16:50
Frederic, tu as peut-etre raison... je n'etais pas a Vienne et ne peux pas juger directement ; mais je pense que les choses ne deviendront preoccupantes que quand ce type de recherche sera considere comme un axe important plutot que comme une curiosite.
Rédigé par: Bernard Salanie | 14 octobre 2006 à 22:23
Marre de la politique spectacle ? Envie de participer à de vrais débats sur les sujets majeurs de l'élection présidentielle à venir ? N'hésitez pas à rejoindre le blog Vive la République, disponible à l'adresse suivante : http://vivelarepublik.blogspot.com. Au programme : politique étrangère, énergétique, économique, sociale et environnementale.
Venez nombreux pour débattre...
Rédigé par: Vive la République | 15 octobre 2006 à 18:18
Intéressant travail.
On peut s'interroger sur l'impact de ce "rétrécissement" du monde sur les contenus. Est-ce que cela favorise le conformisme, comme on pourrait le penser au premier abord? Ou est-ce qu'au contraire cela multiplie les échanges et les croisements?
Je déjeunais hier avec un ami physicien, spécialiste de socio-phyique (une discipline récente qui consiste à appliquer les concepts de la physique aux phénomènes sociaux, voten terrorisme…). Il se plaignait de ce que ses travaux (et ceux de ses collègues) n'étaient lus ni par les autres physiciens ni par les sociologues qui travaillent sur des sujets voisins (alors même qu'il travaille dans une institution, le CREA, qui devrait favoriser ces échanges). Chacun me disait-il reste enfermé dans sa micro-communauté. quelques minutes plus tard il m'expliquait qu'il n'avait pas le temps de faire autre chose que de poursuivre ses recherches, ce qui en pratique lui interdisait de regarder ce qui se passe ailleurs. A aveule, aveugle et demi…
Rédigé par: Bernard Girard | 18 octobre 2006 à 06:44
Bermard, j'espere que votre ami socio-physicien ne lit pas mon blog...:-)
Aucun specialiste n'a vraiment le temps de lire la litterature connexe. La seule possibilite vraiment viable est de maintenir des contacts avec des specialistes d'autres domaines et de discuter des preoccupations des uns et des autres. C'est ainsi, dans mon experience, qu'on entend parler d'approches qu'on peut adapter dans son domaine. Pour les economistes, il y a eu les psychologues et les theoriciens de la decision notamment, et aussi les sociologues des reseaux. Les physiciens ont eu moins de succes...
Rédigé par: Bernard Salanie | 19 octobre 2006 à 09:19
Je suis actuellement en train de faire une thèse en économie, autour de ces outils ; un camarade de recherche vient de m'envoyer le lien vers ce billet, et je me sens obligé de réagir :
- ce genre de graphe est assez ancien, le plus fréquent est un organigramme dans une entreprise ;
- l'approche systématique, beaucoup plus orientée vers la statistique, a effectivement été développée par des physiciens, à partir des données qu'ils pouvaient obtenir en quantité suffisante et donc à partir du développement des TIC :
* le grand classique a été le fureteur ('crawler' : le parallèle avec les débuts de Google est évident) sur Internet et le Web ;
* le recours aux co-publications n'est, pour allez vite, qu'une base intelligemment conçue, et un prétexte à prouver à ses lecteurs la pertinence de l'outil avec un example qu'ils connaissent bien ;
- la démarche est assez différente de la sociologie par sondage, et de la physique, mais elle n'est pas une annecdote : Tim Berners-Lee (le concepter d'HTML) vient de lancer l'idée qu'une discipline qui s'intéresse aux réseaux mérite d'être isolée et regroupée : je me retrouve plus dans cette approche que dans aucune discipline existante, et au vu de mes résultats après un an de thèse, je pense sincèrement qu'il y a beaucoup à faire, et largement la place pour une discipline à part entière.
Et je n'aurais plus à expliquer pourquoi la moitié de ma bibliographie vient de 'Physical Letter E: Condensed Matter' (l'autre moitié étant des choses que le Professeur Salanié trouverait beaucoup plus appropriées pour une thèse de microéconomie).
Rédigé par: Bertil | 22 novembre 2006 à 04:06