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En exergue :

  • Frank Ramsey, "Truth and Probability" (1926)
    The highest ideal would be always to have a true opinion and be certain of it; but this ideal is more suited to God than to man.
  • Jules Bertaut, "1848 et la Seconde République" (1937)
    L'enthousiasme est pour rien chez nous : aussi les Français, peuple avare par excellence, le répandent-ils avec une générosité qui n'a d''egale que leur versatilité.
  • Turgot, lettre à Du Pont (1773)
    C’est au public lisant et réfléchissant qu’il faut parler, c’est à lui qu’il faut plaire, lui et lui seul qu’il faut persuader ; toutes les flagorneries aux gens en place, tous les petits détours dont en s’enveloppe pour ne pas les choquer sont une perte de temps écartant du vrai but et ne réussissant même pas à faire sur eux l’impression qu’on s’est proposée.

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« juillet 2006 | Accueil | septembre 2006 »

In memoriam Jacob Mincer

Bien avant qu'on ne parle des moyens consacrés à la recherche, les horreurs conjuguées du XXe siècle avaient chassé d'Europe des économistes éminents : Jacob Marschak et Wassili Leontieff avaient fui le communisme soviétique pour ne pas finir comme Kondratieff ;  les lois scélérates des nazis avaient révoqué un quart des économistes allemands (Hirschman, Musgrave entre autres)   ; les Autrichiens avaient anticipé sur l'Anschluss (Schumpeter, Mises, Morgenstern); Modigliani est parti d'Italie après les premières lois antisémites ; le Lithuanien Zvi Griliches est passé par les camps  de concentration allemands  et Israel avant d'émigrer aux Etats-Unis.

Mon collègue Jacob Mincer, qui vient de mourir à 84 ans, avait émigré  de Pologne en 1948.  A l´époque, les économistes qu'on n'appelait pas encore néoclassiques déploraient les lacunes de  la théorie  functionnelle de la distribution du revenu développée à la fin du XIXe siècle par John Bates Clark et Wicksteed entre autres : elle laissait dans l'ombre les rasions pour lesquelles les salaires varient autant d'une personne à une autre---sauf à les expliquer de manière un peu vide par des différences de productivité non mesurables.  Dans sa thèse et dans une série de travaux publiés (surtout) de 1957 à 1965, Mincer  a pratiquement fondé  un domaine entier de l´économie du travail.   Sur le plan théorique, il a analysé les raisons qui poussent un individu à prolonger ou à arrêter ses études, comme une entreprise à former ses employés, comme des décisions d'"investissement en capital humain" qui mettent en regard les gains  attendus (en accroissement de salaires futurs pour l'individu, en profitabilité accrue pour l'entreprise) et les coûts présents (les études ne nourrissent pas, un ouvrier en formation ne produit pas).

Il a également lancé les études empiriques en estimant ce qui est devenu l'"équation de Mincer" : elle explique le salaire d'une personne à partir de son niveau d´éducation, de son expérience, de son ancienneté dans l'entreprise... Robert Merton disait que l´éponymie était le plus bel hommage qu'on peut rendre à un scientifique.  Dans le cas de Mincer, il faudrait aussi citer les noms des collègues et élèves qui l'ont suivi ou accompagné sur ce chemin, comme Gary Becker et Jim Heckman, et les très nombreux économistes moins  connus du grand public qui se sont formés dans son célèbre séminaire d'économie du travail.

De mortis causis

Hmm... mon latin fout le camp. Ceci étant, et pour la Saint Bernard (bonne fête à tous les Bernards), j'ai choisi de vous entretenir des déterminants de la mortalité. C'est le titre d'un article (NBER 11963)  de David Cutler (Harvard), Angus Deaton et Adriana Lleras-Muney (de Princeton)---CDLM, pour simplifier. Pourquoi meurt-on ? autre excellente question, sur laquelle les évolutionnistes disent des choses passionnantes ; mais ce n'est pas mon sujet.
 
Les faits sont bien connus, au moins dans leurs grandes lignes. Après avoir assez largement stagné jusqu'au XVIIIe siècle, la médecine a fait des progrès rapides ; parallèlement, la croissance économique a créé les conditions d'une meilleure alimentation, d'une hygiène bien supérieure, et nous a également  permis de dégager un surplus économique sur lequel nous finançons des dépenses de santé très accrues---10% du PIB en gros pour les pays riches. Où est l'oeuf, où est la poule ? Faut-il imputer l'amélioration de notre longévité et de notre santé à des progrès autonomes de la médecine, qui auraient en retour permis à une main d'oeuvre plus robuste de lancer le démarrage économique ? Ou doit-on penser que sans la croissance économique qui a créé un marché solvable, la recherche médicale aurait continué...à ne rien trouver d'utile ou presque ?
 
Cela ressemble un peu à une question du grand oral de l'Ena---on sait que la réponse est toujours "les deux, mon capitaine", au phrasé près. Mais il faut essayer de creuser, en l'occurrence : les enjeux sont trop importants. Kevin Murphy et Robert Topel, de Chicago, ont essayé d'assigner une valeur monétaire à l'augmentation  de la "longévité saine" aux Etats-Unis entre 1900 et 2000.  Et la réponse est... 1 200 000  dollars. Que signifie ce chiffre ? Tout simplement que compte tenu des sommes que les américains sont prêts à payer ces temps-ci pour se garder en bonne santé, une extrapolation un peu sophistiquée suggère que c'est le "cadeau" dont ils ont bénéficié en étant nés trente ans plus tard dans un monde qui vieillit plus tard et mieux. Ce n'est pas rien ; pour dire les choses autrement, la valeur des améliorations en ce domaine est de 3 mille milliards de dollars chaque année, et pour les Américains seulement. Un tiers de  cette somme colossale bénéficie à des Américains pas encore nés ; mais pour chacun des autres, c'est une prime de fin d'année de 7 000 dollars environ.  Cette prime a bien sûr un coût : celui des dépenses de recherche et de soin (au moins celles qui n'engendrent pas de revenus). Mais comme le disent Murphy et Topel, il paraît difficile de contester que la recherche médicale a un taux de rendement social très élevé. Ils citent l'exemple d'un programme de recherche (hypothétique) de 100 milliards de dollars qui viserait à réduire de 1% le taux de mortalité lié au cancer. Avant de lire leur papier, je pense que la plupart d'entre vous aurait jugé comme moi que "c'est trop cher", même avec une chance sur deux de réussite. Erreur : d'après les simulations de Murphy et Topel, un tel programme serait socialement rentable même s'il avait trois chances sur quatre d'échouer totalement.
 
Il est bon, pour commencer, de regarder les chiffres de plus près. CDLM nous rappellent que si l'espérance de vie à la naissance s'est accrue dans les pays les plus riches avant 1700, elle l'a fait à un rythme glacial : elle est passée de peut-être 25 ans (l'Etat-Civil était assez imprécis à l'époque) à 37 ans en Angleterre. Les turbulences de la Révolution Industrielle aidant, elle n'y était encore que de 41 ans en 1870. Si elle est aujourd'hui de 77 ans, elle n'a passé la barre du demi-siècle qu'à la Belle Epoque !
 
Bien sûr, une forte part de l'augmentation de l'espérance de vie à la naissance dans les pays riches est liée à la réduction de la mortalité infantile : les maladies infectieuses, qui s'attaquent particulièrement aux jeunes enfants, étaient responsables de la moitié des morts au milieu du XIXe siècle---moins de 5% aujourd'hui.  Un petit américain avait une chance sur cinq de mourir avant son premier anniversaire en 1900 ; aujourd'hui, il a quatre chances sur cinq de fêter son soixantième universaire. Mais l'espérance de vie à cinquante ans a aussi nettement augmenté,  en passant de 20ans à 30 ans---même si les progrès ont surtout eu lieu après 1970.  Prenons un couple dont les deux membres ont 65 ans en 2006 : l'homme a une chance sur deux d'atteindre 82 ans, la femme une chance sur deux d'arriver à 88 ans ; et il y a une chance sur deux qu'un des deux arrive à 92 ans ! Ce sont des âges qui paraissaient extraordinaires il y a encore peu de temps. Oeppen et Vaupel, dans un article provocateur, ont publié un graphique qui montre que l'augmentation de l'espérance de vie ne ralentit pas---contrairement à  toutes les prévisions. C'est la nouvelle tour de Babel : à trois mois de plus par an, usque non ascendamus ?

Lifeexp



Les Américains ont aussi beaucoup changé physiquement, et pas qu'en bien : le prix Nobel Robert Fogel a étudié en long et en large l'évolution de leurs paramètres physiques, notamment grâce aux données que l'US Army a conservée sur les anciens combattants de la Guerre de Sécession. Ils étaient petits (10 cm de moins qu'aujourd'hui), mais plutôt mieux proportionnés : avec un indice de masse corporelle de 23, ils étaient bien placés sur le mont Waaler---avec 28 aujourd'hui, ils en ont largement dépassé le sommet !  Mais surtout, à 60 ans ils étaient déjà vieux et souffraient de graves maladies. Cela ne les empêchait pas de travailler : la plupart mouraient avant leur retraite, et ceux qui la prenaient attendaient d'avoir 85 ans en moyenne. On imagine leur lot de souffrances.
 
Le paysage est à peu près le même dans tous les pays riches---jusqu'à l'obésité qui se diffuse, notamment en Italie disait la journaliste de la RAI hier. C'est maintenant dans les pays pauvres que se situe le front. Ils ont largement profité des progrès, au  moins pour ceux où le Sida ne commet pas les ravages qu'on connaît en Afrique australe. En fait, et à cette réserve majeure près, ils ont plus profité de ces améliorations que les pays riches, dans la mesure où ils partaient de bien plus bas. Une illustration : le Chinois moyen d'aujourd'hui a le pouvoir d'achat d'un Américain de 1900, mais son espérance de vie de 1970. Les inégalités de longévité se sont réduites beaucoup plus rapidement que les inégalités de revenu. Ceci dit, les différences restent importantes. Pour dire les choses brutalement, ce sont les vieux qui meurent dans les pays riches : trois quarts des décès ont lieu après 60 ans, et seul un mort sur cent est un enfant. Dans les pays pauvres, un mort sur trois est un enfant, soit autant que les plus de 60 ans. Les riches meurent de maladies cardiovasculaires (deux sur cinq) et du cancer (un sur quatre) ; les trois quarts des pauvres meurent d'autres affections, très diverses. Les différences d'espérance de vie sont criantes (voir le graphique ci-dessous ) ; comment peut-on les réduire ?
 
Lifeexpgdph





Malheureusement, on a plus de résultats négatifs que de certitudes en ce domaine. La vaccination généralisée, par exemple, n'a  peut-être pas eu l'énorme impact supposé---à l'exception de la polio.  Il est possible, voire probable, que l'amélioration de l'état de santé et de l'alimentation des femmes enceintes profite à leurs enfants, peut-être même lorsque ceux-ci seront âgés, dans vingt ou quarante ans. Mon collègue Doug Almond  a ainsi montré que les enfants in utero pendant les quelques mois où la grippe espagnole a frappé les Etats-Unis en 1918-1919 avaient un état de santé nettement moins bons (et des salaires plus faibles) que ceux qui ont eu l'intelligence d'être conçus à une date légèrement différente.
 
CDLM pensent que la causalité la plus nette va  de l'éducation vers le niveau de santé puis vers le revenu : les populations mieux éduquées veillent mieux à leur santé, sont plus demandeuses de soins ; et étant en meilleure santé, elles sont plus à même de travailler efficacement. L'aspect positif, c'est que ce mécanisme est à l'oeuvre dans le monde entier. En contrepartie, il est possible qu'il contribue à accroître le "gradient de santé" qui existe entre  les populations mieux éduquées et les autres, à l'intérieur des pays comme entre eux.
 
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Un Superfund mondial ?

Le traité de Kyoto ne stipulait des réductions des émissions de gaz à effet de serre que pour les pays de l'"Annexe I", soit 34 pays, les plus riches du monde (avec certaines des ex-"économies en transition").  Les autres pays avaient fait admettre à l'époque que n'étant pas ou peu responsables de l'accumulation de gaz passée, ils n'avaient aucune raison de contraindre leur croissance afin de contribuer à l'hypothétique parsimonie future. Le Luxembourg se voyait donc imposer une réduction de ses émissions, mais pas l'Inde ou la Chine dont les émissions croissent très rapidement, jusqu'à dépasser 20% des émissions mondiales. C'est l'une des principales raisons pour lesquelles le Traité était mort-né au Congrès américain, afin que G.W. Bush ne le saborde en fanfare. Comme l'écrit mon collègue Jagdish Bhagwati dans le Financial Times d'aujourd'hui, nous en sommes à jouer Hamlet sans le Prince...les USA, qui restent le plus gros émetteur.

L'argument avancé en 1997 par l'Inde et la Chine est compréhensible sur le plan moral ; mais il confond l'indemnisation des dommages passés et la prévention des dommages futurs. Nous, les riches, sommes très largement responsables de la concentration actuelle de gaz à effet de serre ; il est donc juste que nous dédommagions les pauvres. En revanche, une fois ce transfert réalisé, bygones are bygones: continuer à exempter les pays en voie de développement de toute obligation est une voie  dangereuse (même si les Américains l'acceptaient). Dans son article, Jagdish propose entre autres la création d'un "Superfund" abondé par les pays riches à l'échelle mondial, en échange de quoi une taxe uniforme sur les émissions s'appliquerait à tous les pays, pauvres commes riches. A priori, ce fonds pourrait être alloué à n'importe quelle dépense bénéficiant aux pays pauvres ; mais si l'idée doit devenir acceptable pour Washington, il paraît politiquement plus adroit de le consacrer à des investissements dans le domaine des économies d'énergie dans les pays pauvres, où les émissions par dollar produit sont bien plus élevées que dans les pays riches.

Avant l'ordinateur, la femme

L'un des thèmes préférés de The Economist est "brains, not brawn" : l´évolution technologique, en dévaluant la force au profit de qualités plus intellectuelles, ou émotionnelles, réduirait le salaire relatif des hommes et donc le gender gap. C'est sans doute vrai ; mais l'automatisation a aussi frappé des secteurs où les femmes étaient majoritaires et valorisées pour leurs "capacités traditionnelles": minutie, attention aux détails---notez bien les guillemets SVP. Certains de ces secteurs sont un peu oubliés aujourd'hui.  David Grier a ainsi  publié un livre qui explique comment les tâches de calculs étaient réalisées avant la diffusion de l'ordinateur : souvent par des femmes, comme à Los Alamos où les physiciens phosphoraient et leurs femmes cunutaient. Il a pu sembler entre 1900 et 1940, en gros, que l'accroissement des besoins en calcul scientifique créerait un nouveau cadre d'emplois ; mais l'effondrement  du coût du calcul automatique en a décidé autrement. Grâce à Dieu, l'Etat n'avait pas encore créé un corps de calculatrices....

Robespierre en blogueur ?

Même pour un lecteur vorace comme moi, les retours de longs voyages "à l'étranger" (c'est-à-dire en France, désormais...) sont un peu décourageants : toutes ces revues à dépiauter à vitesse accélérée, en essayant de ne pas passer trop rapidement sur ce qui pourrait être intéressant. Dans mes New Yorker en souffrance, je lis au moins Adam Gopnik. Je l'aime bien : il a souvent tort dans les détails, mais il a des intuitions originales. Dans le numéro du 26 juin, il passe en revue deux livres sur la Terreur (la nôtre, celle de 1793-94). Il  a cette description qui, à titre personnel, m'inquiète un peu :

There is a case to be made that the real singularity of the Terror was the first appearance on the stage of history of this particular psychological type: not the tight-lipped inquisitor, alight with religious rage, but the small, fastidious intellectual, the man with an idea, the prototype of Lenin listening to his Beethoven as the Cheka begins its purges. In normal times, such men become college professors, or book reviewers or bloggers. It takes special historical circumstances for them to become killers: the removal of a ruling class without its replacement by a credible new one. In the confusion, their ethereal certainties look like the only solid thing to build on.

College professor, book reviewer (à l'occasion), blogueur (de moins en moins fréquent hélas) : ce type m'en veut ! J'espère qu'il fait plutôt allusion aux blogueurs politiques, ceux dont les réactions furibardes déclenchent des mini-tempêtes sur le Web, et ont parfois des conséquences importantes comme dans l'affaire Trent Lott. Je promets d'essayer de me garder des certitudes éthérées.

PS : dans ce style là, Gopnik, qui a vécu plusieurs années à Paris, a aussi commis Paris to the Moon, ou De Paris à la Lune, comme on veut, très recommandé.

Votez Hulot ?

 
Pas encore... mais il n'a pas tort de s'inquiéter du " blanc" des candidats potentiels à la présidentielle sur la question pourtant cruciale du changement climatique. Comme beaucoup d'économistes, j'étais un peu sceptique au départ---au moment du sommet de Rio de 1992, par exemple. Voyez-y une méfiance professionnelle : le choeur des climatologues naturellement intéressés à obtenir plus de financements pour leurs recherches, les grandes proclamations la main sur le coeur des hommes politiques, les déclarations d'intention qui n'engagent personne.... et bien sûr les doutes scientifiques qui entouraient cette affaire, amplifiés (dans un sens comme dans l'autre) par des journalistes mal informés. Les arrangements médiocres de Kyoto ne m'avaient pas non plus enthousiasmé. D'un autre côté, les arguments de sceptiques genre Lomborg paraissaient un peu outrés, sur ce point en tout cas.
 
Aujourd'hui, les très nombreux éléments que les sciences du climat nous ont apportés ont corrigé certains points ; mais ils  ne me laissent plus beaucoup de doute quant à la réalité du phénomène, à son origine humaine, et à la gravité de ses conséquences. Je ne suis pas un spécialiste, mais je donne depuis plusieurs années une place au changement climatique dans mes cours. Je  reviendrai sur cette question sur ce blog de temps à autre. En attendant, je vous recommande l'achat du numéro de La Recherche sur le climat, ainsi que de l'excellent petit livre de Guy Jacques et Hervé le Treut---juste le bon niveau de vulgarisation pour moi, your mileage may vary.
   
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