C'est le titre du nouveau livre de Pierre Manent, un digne élève de Raymond Aron qui avait publié il y a quelques années un Cours familier de philosophie politique que je ne saurais trop recommander. Son dernier livre est plus court et plus lié à l'actualité : on y sent une inquiétude profonde quant aux voies dans lesquelles l'Europe s'est engagée. "L'Europe" ici fait sans doute plus référence à un ensemble différent de l'Union Européenne ; l'un des thèmes du livre est justement de dénoncer l'impasse où l'UE s'est engagée en refusant de se définir, et de se délimiter---un autre libéral noniste, peut-être...
Selon Manent, une croyance est commune aux Européens et aux Américains : le monde s'unifie, par la force des progrès des idées démocratiques et du "doux commerce". Mais si les Américains, surtout depuis le 11 septembre, pratiquent une version "agressive" de cette téléologie---avec punition (plus ou moins efficace) des Etats-voyous si nécessaire, les Européens s'en remettent à un "quiétisme" qui attend que les choses adviennent paisiblement. Un nouvel historicisme, en quelque sorte, post-Marx. Ce faisant, nous avons évacué l'idée même des nations, qui état pourtant à la base de la démocratie représentative : il fallait qu'il y eût communion (adhésion à des valeurs communes) pour quíl y ait consentement (abandon d'une part de liberté).
Retour à Engels cette fois, l'Etat dépérit en Europe : nous sommes devenus si riches que nous n'avons plus de problème universellement reconnu, comme l'existence d'un prolétariat ; il n'y a pas de parti des chômeurs parce qu'il serait trop hétérogène et que le chômage est heureusement une condition temporaire pour la plupart de ses victimes. Nous ne pouvons pas nous mobiliser autour de la politique étrangère, dans la mesure où l'Europe désunie et irénique n'a plus guère prise sur le réel en ce domaine. Après les terribles crises des années 1914-45, il était normal que le sujet "nations" devienne tabou en Europe pour un temps, mais il nous faut changer de point de vue. Selon Manent, le cas d'Israël est symptomatique. L'Europe ne comprend pas Israel parce que le peuple juif est devenu un problème national, au lieu de l'archétype du problème universaliste.Le 11 septembre aurait dû nous révéler que le monde ne s'unifiera pas pacifiquement : des vues diamétralement opposées persistent, et le fait qu'elles s'expriment toutes en anglais ces temps-ci n'a guère contribué à les rapprocher.
Pour en revenir à la construction européenne, et au noeud gordien de l'accession de la Turquie , l'Europe souffre de n'avoir jamais vraiment défini son objet.En conséquence, elle n'a jamais su qui elle devait exclure, à partir du Royaume-Uni peut-être. On a finalement bloqué sur la Turquie, de manière parfaitement hypocrite puisqu'on a proclamé urbi et orbi que "bien sûr, l'Europe n'est pas un club chrétien"... ce qui (dixit Manent) n'est pourtant pas une si mauvaise définition de ce qui nous unit, en termes de séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel notamment. Je conclue sur ce qui paraît seulement être un paradoxe : si notre seule valeur est "l'ouverture à l'autre", avons-nous encore des valeurs ? (dixit Manent de nove).

"Le 11 septembre aurait dû nous révéler que le monde ne s'unifiera pas pacifiquement : des vues diamétralement opposées persistent"
Votre billet donne envie de découvrir Manent mais cette phrase fait un peu tache.
Comment? L'existence de vues diamétralement opposées interdirait l'union? L'inexorable marche de la civilisation pourrait être immobilisée par une poignée de criminels? Pourtant nos démocraties voient co-exister pacifiquement des personnes que rien ne rapproche (Arlette Laguiller et Ernest-Antoine Seillères, Pat Robertson et Michael Moore...) Pourtant nos démocraties s'épanouissent malgré le crime organisé (drogue, mafias, gangs, Enron...) Pourtant, les terroristes basques, irlandais, palestiniens, et même islamistes, bien avant le 11 septembre, ont essayé de destabiliser les démocraties... et ont échoué.
L'impact historique du 11 septembre, ce n'est pas l'attaque elle-même mais l'absurde réaction de l'Amérique. En moins de 5 ans, les US ont perdu leur armée en tant que force d'intervention crédible, ont affaibli leurs libertés civiques et leur constitution, ont renforcé leurs ennemis (Corée du Nord, Iran, Islamistes de tout poil)
Au risque de choquer, 9/11 c'est le coup de boule de Zidane à l'échelle planétaire. La provocation du faible qui met le plus grand hors de lui et lui fait commettre l'acte auto-destructeur.
Je pense donc au contraire que le 11 septembre (et ce qui l'a suivi) a plutôt crédibilisé l'idéal Européen de croissance par agrégation pacifique et progressive. Bien sur, il y a un énorme boulot de définition des objectifs et des moyens (une vraie constitution), il faudra cesser de nier l'idée de nation, il faudra aussi renoncer à cette forme d'angélisme qui sert surtout à justifier la passivité. Peut être n'y arriverons nous pas, peut être faudra-t-il tout recommencer à zéro. Mais le potentiel à long terme me paraît énorme. Et surtout, l'autre approche ne marche pas.
Rédigé par: Liberal | 24 juillet 2006 à 07:22
depuis San Francisco:
a la question qu'est ce qui nous unis, je repond, notre condition d'etre humain! La reconnaissance de notre unification se faisant par la science, nous avons tous la meme structure genetique. De plus les problemes a long termes (comme la pollution, le rechauffement, l'energie, la surpopulation, l'eau potable, etc...) sont clairement des problemes globaux.
Les luttes entre nations sont de vieilles idees survenu de l'obscurantisme de l'homme face a son monde et sa vue limitee d'autrefois (aggresseur-aggresse, action-reaction). Elles persistent aujourd'hui car ce qui sont arrive au sommet et ont demarre leur processus d'aggregation (un peu comme les grosses companie comme Google, Yahoo et microsoft) tante de manipuler les situations a leurs avantage immediat (un coup amis, on vous vend des armes, un coup ennemis, il ne fallait pas faire la guerre avec les armes qu'on vous a vendu....)
Je m'emballe mais l'unification de l'hommme (a ne pas confondre avec l'homogenisation) est son seul espoir...
Merci d'ecrire votre blog.
Mark
Rédigé par: mark meissonnier | 24 juillet 2006 à 15:55
bonjour,
Il me semble qu'en ce qui concerne la définition de l'UE, le problème central reste l'abaissement des majorités nécessaires pour emporter une décision. Que la constitution reste au frigo pcq'un peu plus de la 1/2 des électeurs (qui ont pris le temps d'aller voter...)de 2 des 25 pays l'ait refusée est symptomatique à cet égard.
Ceci dit, faut pas trop noircir le tableau : suffit, exemple parmi tant d'autres, de regarder sur le site de la Cour européenne des droits de l'homme pour constater que nombres d'Etats sont condamnés en raison de la violation de conventions européennes qu'ils ont ratifié...Ne s'agit-il pas là de valeurs communes qui ont, ici et maintenant, force de loi (ex: respect propriété, liberté d'expression, protection vie privée et familiale,...) ?
"Après les terribles crises des années 1914-45, il était normal que le sujet "nations" devienne tabou en Europe pour un temps, mais il nous faut changer de point de vue."
Quelle angoisse !
La nation, dans mon esprit, c'est deux choses différentes : d'un point de vue individuel, c'est le sentiment d'appartenance à une collectivité et, d'un point de vue plus systémique (mais artificiel), le rattachement à un Etat.
Faites un petit tour d'Europe et vous pourrez constater que, à peu près dans chaque Etat, existent, de façon plus ou moins prononcée, des sentiments d'appartenance à d'autres collectivités que les collectivités étatiques (ex : les basques, les corses, les flamands et les wallons, les italiens du nord, les parigots et les marseillais, ma famille et celle du voisin...).
Conclusion : si on veut vraiment pousser le concept de nation, appartenance à une collectivité commune, il n'y a pas que l'UE qui doit être détricotée mais les Etats avec.On peut régresser loin comme ça.Bonjour, le repli sur soi.
et "Le 11 septembre aurait dû nous révéler que le monde ne s'unifiera pas pacifiquement".
Rédigé par: lo | 25 juillet 2006 à 06:58
Eh oui, Jésus-Christ est peut-être bien l'inventeur de la laïcité : «rendez à César ce qui est à César» (Mt 22:21 - Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Christian Godin dans «la philosophie pour les nuls», excellent bouquin par ailleurs). Ça fait partie des choses à rappeler de temps à autre aux gourous de la pensée unique, dans la même veine que le fait qu'il n'y a pas d'économie sans État (à cause de la monnaie)... Merci !
Rédigé par: Dominique Quatravaux | 27 juillet 2006 à 06:53
---"Il me semble qu'en ce qui concerne la définition de l'UE, le problème central reste l'abaissement des majorités nécessaires pour emporter une décision. Que la constitution reste au frigo pcq'un peu plus de la 1/2 des électeurs (qui ont pris le temps d'aller voter...)de 2 des 25 pays l'ait refusée est symptomatique à cet égard."---
Je crois qu'il y a un problem dans cette analyse. Le refus de cette Europe a ete motive, ce jour la,par l'eloignement trop important de cette idee ennonce ci deussus :"le monde s'unifie, par la force des progrès des idées". L'Europe n'est plus europeene aux yeux des populations depuis deja un certain temps. La plus grossiere erreur a ete de proposer une constitution de "marchand de tapis", rejettant en somme, tout le concepte qui la justifiait aux yeux des peuples. Que ces deux pays aient rejete l'Europe est tout a fait significatif. Car qui plus que la France et les Pays bas, est pro Europeen ? Je pense que au contraire ce rejet est salvateur. Cela signifie qu'il existe deja une identite Europeene qu'elle est contre l'adhesion de la Turquie qu'elle est contre une Europe uniquement des marches. Le probleme n'etant pas le vote de francais et des neheerlendais mais , plutot la tres mauvaise analyse faite par les "administratifs", (politiques, ect...) qui coupes de leur base, ne la comprennent plus. Le probleme c'est que la voie des militant, souvent autiste, et qui n'est pas plus ecoute par le peuple que celui des administratifs, est souvent trop diffuse. Cela fini par donner un debat ridicule ou ni les partisants du oui et ni les partisants du non ne sont representatif de ce que le peuple pense. Car oui la premiere prerogative de l'identite Europeene c'est que le peuple pense et est legitime.
Pour dire ce qui n'a pas encore ete dit: ceux qui ont vote oui, ont vote oui pour faire l'europe quelqu'en soit le prix. Ceux qui ont vote non, ont vote non par ce que pour eux l'Europe n'est pas qu'un marche. Mais presque tous sont pro europeens...
Mais ou ai je vu cette analyse ? nulle part... aucun administratif n'a su comprendre les europeens.
Quand a une Europe sans la France et sans les Pays bas....avec l'Angleterre... autant faire l'onu sans la Chine et sans les usa...
---"L'Europe" ici fait sans doute plus référence à un ensemble différent de l'Union Européenne ; l'un des thèmes du livre est justement de dénoncer l'impasse où l'UE s'est engagée en refusant de se définir, et de se délimiter---un autre libéral noniste, peut-être...---
---Pour en revenir à la construction européenne, et au noeud gordien de l'accession de la Turquie , l'Europe souffre de n'avoir jamais vraiment défini son objet.En conséquence, elle n'a jamais su qui elle devait exclure, à partir du Royaume-Uni peut-être.---
j'adhere tout a fait a ces theses
j'ajouterais que le fait que l'Europe se fasse regulierement ridiculiser par les usa et se retrouve toujours impuissante face a elle ( la conference de Rome sur le conflit Libanais vient parfaitement illustrer mes propos), renforce l'idee que l'Europe est inutile tel qu'elle est concu a l'heure actuelle, et la decribbilise totalement aux yeux de sa population.
Mais je voudrais que les gens comprennent que les francais, les anglais, les allemands, les neerlendais sont deja europeens,(n'ayant pas de reel contacte avec les populations des autres nations je ne m'avancerais pas a leur sujet)... Le problem reside dans le fait qu'ils sont pas represente correctement. Le cas le plus flagrant venant sans conteste de l'angleterre...
Un senateur amerciain a ecrit un livre sur ce sujet, prevenant le senat que le veritable ennemi des usa n'etait pas la chine mais l'europe, ou la population finissait par se creer une identite profonde. (Pour ne pas avoir lu l'ouvrage en question je n'en palerais pas d'avantage !D)
Cependant Pour avoir redside en Chine, parmis la population chinoise, je vous avouerais que je suis entierement d'accord avec l'idee qu'il avance .... mais ceci est un autre sujet.
Rédigé par: laurent | 27 juillet 2006 à 20:29
Qqes éléments de réponse :
1) Un site intéressant (je ne sais pas s'il est tendancieux : pas le tps d'approfondir)reprenant notamment résultats référendums, sondages et ratifications :
http://www.constitution-europeenne.fr/index.php?id=26
A le lire, le "oui" semblait l'emporter, vu globalement. Ceci dit, les sondages...
2) L'info selon laquelle la Turquie est un Etat laic (ce qui ne le rend pas parfait pour autant...) depuis des décennies est-elle incorrecte ?
3) L'article 1-28 de la Constitution Européenne prévo(ya)it que : "Le ministre des affaires étrangères de l'Union conduit la politique étrangère et de sécurité commune de l'Union. [...] Il agit de même pour la politique de sécurité et de défense commune."
Rédigé par: lo | 31 juillet 2006 à 07:18