Voilà un titre ambitieux, et qui pèse lourd dans l'histoire économique : les canuts de Lyon, les Luddites... sans parler du très controversé
chapitre 31 de David Ricardo (1821---"I am convinced, that the substitution of machinery for human labour, is often very injurious to the interests of the class of labourers"), qui s'oppose à la conviction de la très grande majorité des économistes. Mais spécialisons le propos. De nombreux modèles récents---
j'en ai commis un à des fins pédagogiques, assorti d'une applet conçue par Yves Laroque---supposent que le capital remplace plutôt le travail peu qualifié que le travail plus qualifié : l'ordinateur, par exemple, se prête bien à l'exécution de tâches conceptuellement simples et répétitives. Mais comme toujours, les choses sont plus complexes.
J'avais déjà mentionné dans
mon livre le cas des dessinateurs industriels : peu d'années après que ce brave M. Libert ("doctus cum Libro", disait-il vaillamment au début de chaque année) m'a fait souffrir sur les perspectives d'intersections cylindre-cône, les programmes de CAO et autres ont aboli son créneau. Aujourd'hui,
ce sont les dirigeants d'entreprise qui sont sur la sellette, si l'on en croit le
New York Times. Il semble que pour la très grande majorité des décisions qu'ils ont à prendre, un logiciel expert bien conçu fasse plutôt mieux qu'eux. L'avantage de l'ordinateur est sa capacité à traiter une quantité monstrueuse d'informations de manière formelle, sans se laisser aller aux nombreux biais de perception du dirigeant humain. Parmi ceux-ci, il y a la prétention à savoir juger "en un coup d'oeil" des hommes et des situations ; et notamment la confiance très exagérée (et finalement assez insultante) que la réussite sociale garantit la capacité de former un jugement fiable sur une personne en une petite demi-heure---que celui qui n'a jamais péché leur jette la première pierre !
Caveat : la page web du chercheur hollandais cité suggère un certian amateurisme. Mais c'est en tout cas un bon sujet. J'avais imaginé autrefois, sacrilège infâme, d'alléger les tâches du Département de la Conjoncture de l'Insee en concevant un modèle très simple et presse-bouton qui ne marchait pas si mal---Emmanuelle Clément et Jean-Marc Germain
l'avaient montré. L'exercice a aussi montré ses limites à l'usage : un outil automatique aussi simple a du mal à appréhender les "points de retournement"---l'arrivée de la récession de 1993 par exemple. Ceci dit, les experts humains n'ont pas fait tellement mieux ; et nombre de méthodes plus récentes offrent des performances bien meilleures. Dans l'ensemble, les experts humains peuvent se reposer sur leur conviction que "lorsque ça compte vraiment, l'ordinateur ne peut pas faire face à des circonstances nouvelles". C'est peut-être vrai, peut-être pas pour longtemps. Finalement, les aides-soignants, les jardiniers et les éboueurs sont plutôt mieux protégés que les conjoncturistes !
Post-scriptum : ce qui précède a certaines similarités avec le remplacement du travail des riches par le travail des pauvres. Alan Blinder, professeur à Princeton et ancien conseiller de Bill Clinton, a écrit un
article fascinant sur ce sujet dans
Foreign Affairs il y a quelques mois. Il en ressort notamment que les tâches qualifiées qui se fondent sur un ensemble d'informations limité et facilement transmissible par Internet ont du souci à se faire---les radiologues et les comptables sont prévenus.
"De nombreux modèles récents (...) supposent que le capital remplace plutôt le travail qualifié que la travail non-qualifié : l'ordinateur, par exemple, se prête bien à l'exécution de tâches conceptuellement simples et répétitives."
N'avez-vous pas inversé "qualifié" et "non-qualifié" dans cette phrase ?
Rédigé par: Antoine belgodere | 18 juillet 2006 à 08:40
Merci, Antoine, c'est corrigé.
Rédigé par: Bernard Salanie | 18 juillet 2006 à 09:16
Intéressant. Kenneth Rogoff, sur un sujet proche :
http://www.project-syndicate.org/commentary/rogoff13/English
Néanmoins, tout cela repose sur une incompréhension fondamentale du rôle du manager, sur le mythe du dirigeant d'entreprise qui prend des décisions très intelligentes en compulsant des tas de données depuis son bureau en haut d'une tour. Mais dans le travail de dirigeant, ce qui compte ne sont pas tant les décisions prises que le fait qu'il y ait quelqu'un pour prendre ces décisions; le dirigeant légitime les choix effectués par sa position. Un programme, même très intelligent, peut-il avoir cette légitimité? Qui accepterait d'être dirigé par un algorithme, fut-il programmé pour déterminer l'optimum social?
Rédigé par: econoclaste-alexandre | 18 juillet 2006 à 11:22
quid e la prévisibilité des décisions algorithmisées, la théorie des jeux dirait alors qu'il faut un manager pour engendrer de l'incertitude dans la stratégie de l'entreprise...tient tient, les radiologues ne sont ils pas justement les médecins les mieux payés en france? (200000 euros annuels), car justement la sécu n'a pas baissé le prix des actes à la mesure des gains de productivité!
Rédigé par: QUIDAM | 18 juillet 2006 à 12:50
Sur un sujet connexe, on notera cet article :
http://www.baselinemag.com/article2/0,1540,1990245,00.asp
"DolmatConnell & Partners, an executive compensation consulting firm based in Waltham, Mass., found there was an inverse correlation between tech CEO pay and shareholder returns over a one-year period."
qui incite à penser que dans de nombreux cas, le rôle du dirigeant d'entreprise n'est pas de maximiser le retour immédiat sur investissement.
Rédigé par: Golfeur | 19 juillet 2006 à 01:42
L'article de Blinder est accessible en version intégrale ici :
http://www.internationaltraderelations.com/Blinder.Offshoring%20(Foreign%20Affairs,%20March-April%202006).pdf
Rédigé par: Philippe | 19 juillet 2006 à 10:03
On pourrait définir les systèmes experts comme des génies qui manquent totalement de bon sens. L'échec de LTCM ce n'est pas d'avoir été surpris par la crise Russe, c'est d'avoir continué à appliquer une stratégie d'investissement rendue absurde par la crise Russe.
Contrairement à ce que dit Bernard, je ne crois pas que les bons dirigeants aient la prétention de savoir juger quelqu'un en 30mn. Un bon dirigeant sait que 30mn sont notoirement insuffisantes pour se forger une opinion sérieuse et qu'il faudra qu'il reconsidère constamment sa décision dans l'avenir. La force d'un humain face à une machine est justement (en tre autres) sa capacité à prendre une décision pas trop mauvaise en l'absence d'informations suffisantes. Le bon sens, quoi.
Rédigé par: Liberal | 19 juillet 2006 à 12:28
C'est bien beau tout ça mais le remplacement des dirigeants par des ordinateurs pose d'autres questions que celle des performances! Pourrait on faire des robot-hommes politiques qui prendrait de meilleurs decisions que nos politiciens? Probablement. Mais accepterait on de ce faire diriger par une machine? C'est Karl de 2001 l'odyssé de l'espace...
Rédigé par: fab | 21 juillet 2006 à 11:29
Dans mon souvenir, c'était Hal 2000... "I am sorry, Dave, I'm afraid I can't do that!"
Je ne prétendais pas reprendre ces thèses à mon compte ; je voulais attirer l'attention sur le fait que de nombreuses situations n'appellent que des décisions assez routinières, et que l'ordinateur pouvait se substituer avantageusement à l'homme---ainsi libéré pour injecter de l'aléa :-)
Rédigé par: Bernard Salanie | 22 juillet 2006 à 16:48