Je lis les romans français en retard, c'est le prix de l'âpre exil. Ainsi, c'est par les compte-rendus enthousiastes des journaux de New York que j'ai entendu parler de Suite française, d'Irène Némirovski. J'ai fini par le lire, et je ne le regrette pas. Le roman lui-même est excellent, surtout dans sa première partie, "Tempête de juin", qui décrit de manière assez crue la fuite des Français de toutes classes devant l'avance allemande de juin 40. Mais j'ai été bouleversé par les extraits de la correspondance de la famille Némirovski qui ferment le livre.
Irène Némirovski, comme son mari, a connu le sort tragique de beaucoup de juifs de l'ex empire Russe : elle n'a échappé à un totalitarisme que pour être assassinée par un autre. Née en 1903 dans une riche famille juive ukrainienne, elle suit ses parents dans l'exil à Paris en 1918, par la Finlande quand c'était encore possible. Elle deviendra en France un auteur connu et vit dans le confort matériel ; mais la guerre fait d'elle une réfugiée de l'intérieur puisqu'elle était "juive étrangère" et tombait donc sous le coup de l'ignoble décret du 4 octobre 1940 :
Article 1er. – Les ressortissants étrangers de race juive pourront, à dater de la promulgation de la présente loi, être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet du département de leur résidence.
Art. 3. – Les ressortissants étrangers de race juive pourront en tout temps se voir assigner une résidence forcée par le préfet du département de leur résidence.
Elle ne peut plus publier, sauf sous des pseudonymes. Même ainsi, elle ne peut plus toucher de droits d'auteur, sauf sur un compte bloqué où l'argent attendra le bon vouloir du préfet. Elle propose en vain à son éditeur de verser ses gains à une amie auteure "indiscutablement aryenne"... elle n'a donc guère plus de revenus. C'est dans ces conditions qu'elle rédige Suite française.
En juillet 1942, elle est arrêtée et envoyée à Pithiviers, puis à Auschwitz, où elle sera gazée en novembre. Son mari multiplie les démarches pour essayer de la sauver ou au moins de savoir où elle est : il essaie de démontrer que son oeuvre comprend des passages anticommunistes, ou même où les juifs apparaissent sous un jour défavorable... rien n'y fait, et lui-même connaîtra le même sort avant la fin de l'année.
Si vous n'avez pas le temps de lire ce livre, lisez au moins ces lettres....

Avez-vous les URL des ces fameux comptes-rendus des journaux de New York ? Après avoir été absolument bouleversé par la lecture de Suite française je suis curieux de voir ce qu'en disent les américains.
Rédigé par: egan | 24 juin 2006 à 18:28
En voici une, mais sans doute accès payant :
http://www.nytimes.com/2006/04/09/books/review/09gray.html?ex=1302235200&en=efa79839c42f4089&ei=5088&partner=rssnyt&emc=rss
Rédigé par: econoclaste-alexandre | 25 juin 2006 à 14:35
Et la New York Review of Books (aussi payant...) :
http://www.nybooks.com/articles/19137
Rédigé par: Bernard Salanie | 26 juin 2006 à 08:26