Dans un commentaire sur un récent billet, Alex m'interrogeait sur l'évolution de la mobilité sociale aux Etats-Unis---en bon économiste, je la réduirai ici à la mobilité dans l'échelle des revenus. C'est ici un sujet brûlant, tant l'augmentation des revenus moyens a bénéficié surtout aux plus favorisés. Plusieurs livres sont sortis récemment sur l'évolution de l'inégalité aux US ; Andrew Hacker en rend compte brièvement dans la New York Review of Books. Sautez le passage racoleur et pas très informatif sur les plus gros revenus (les "Forbes 400") et read on.
Le premier fait majeur, et bien différent de ce qui s'est passé en France, est la quasi-stagnation des salaires médians des hommes : 2,7% de pouvoir d'achat en cumulé sur vingt ans, c'est un fait essentiel qui explique aussi l'émergence des "angry white men" (les ouvriers de l'industrie lourde, par exemple, qui ont énormément perdu quand il leur a fallu trouver de nouveaux emplois moins porteurs de rentes). Ce d'autant plus que les femmes ont connu une progression salariale bien plus forte : +25%. Au total, l'augmentation du pouvoir d'achat des couples est donc essentiellement dû aux femmes...dur dur, pour les hommes. Ruse de l'histoire : les hommes ont dominé les femmes pendant des siècles grâce à leur supériorité musculaire et à l'asymétrie fondamentale de la grossesse ; puis ce sont eux qui (pour l'essentiel) ont inventé les technologies qui nous ont amenés au point où la supériorité musculaire n'a plus guère de valeur, réduisant ainsi leur avantage sur les femmes. Mais je m'égare.
Quid de la mobilité ? Tom Hertz a suivi plus de 6 000 familles (puis individus) sur 32 ans depuis la fin des années 60. Il oppose, par exemple, les enfants nés dans une des 20% de familles les moins riches (le bottom quintile) à ceux qui sont nés dans une des 20% les plus riches (le top quintile). 42% des premiers cités étaient encore dans le bottom quintile trente ans après, et 38% des derniers étaient restés dans le top quintile. (Entre temps bien sûr, les revenus du bottom quintile avaient stagné et ceux du top quintile avaient nettement augmenté). Il y a donc une forte persistence des revenus ; en sens inverse on peut aussi relever que 18% des top quintile kids étaient trente ans après dans les deux bottom quintiles (les 40% les moins riches), et que 18% des bottom quintile kids étaient trente ans après dans les 40% les plus riches. Le verre est à moitié plein ou à moitié vide, comme on voudra.
Je ne connais pas les chiffres équivalents en France (c'est un appel du pied...) ; mais je remarque aussi que la diplomamanie des Francais a traversé l'Atlantique---à moins que celle des Chinois n'ait traversé le Pacifique. Divisons cette fois la population en trois tiers : T1 (les plus riches), T2 et T3. Les hommes blancs de 45 à 54 ans qui n'ont que le high school diploma sont répartis pour 46% dans T3 et seulement 17% dans T1 ; ceux qui ont un college diploma sont à 54% dans T1 et 16% dans T3. Rien d'étonnant pour un Francais, mais pour les Américains, l'idée que vos revenus à 50 ans soient autant déterminés par les études que vous avez pu faire (ou non) trente ans plus tôt est nouvelle, et mal percue---sauf bien sûr par les universitaires.
Un peu de pub, pour finir : si tout va bien, il y aura un article de moi dans la page "Opinions" du Figaro demain (vendredi 5 mai).

Intéressant! 40% de Q1 et Q5 sont encore dans leur quintile d'origine une génération plus tard. Est-ce peu ou beaucoup?
Dans son cours "Contemporary economic issues", leçon N°12 "The growing inequality of wages", Timothy Taylor fait les commentaires suivants :
- the mobility rate between different quintiles in the US doesn't look very different from the mobility rate in various European countries (voilà pour l'ascenseur social américain!)
- there is no evidence that interquintile mobility is increasing
- wage inequalities are increasing in the US (explication principale proposée : révolution technologique des NTIC)
J'en profite pour faire un peu de pub pour The Teaching Company, qui publie ces excellents cours audio. Il n'existe malheureusement pas d'équivalent en France, sauf l'Université de Tous Les Savoirs qui propose des conférences plutôt que des cours complets.
Rédigé par: Gu Si Fang | 05 mai 2006 à 01:55
Tout va bien :
http://www.lefigaro.fr/debats/20060505.FIG000000070_voyage_au_pays_qui_refuse_d_evaluer_ses_performances.html
Rédigé par: econoclaste-alexandre | 05 mai 2006 à 02:56
S'agissant de la prétendue "diplomamanie" (à défaut d'un terme plus élégant) des Français, je commence à me demander si ce n'est pas une légende urbaine.
Tout d'abord, corrélation n'est pas causalité. "l'idée que vos revenus à 50 ans soient autant déterminés par les études que vous avez pu faire (ou non) trente ans plus tôt..." Cette phrase sous-entend que la corrélation entre revenus à 50 ans et diplôme signifie qu'un bon diplôme assure des bons revenus, indépendamment des qualités de l'individu. Cela me parait erroné et ne correspond pas à mon expérience. Mon sentiment est plutôt que l'un comme l'autre (revenu et diplôme) dérivent des qualités individuelles de la personne. En d'autres termes, si vous êtes intelligent, travailleur, ouvert d'esprit, énergique etc. vous aurez de bonnes chances d'obtenir un bon diplôme et ces qualités devraient également vous permettre de réaliser une carrière pleine de succès, d'où vos bons revenus à 50 ans.
Ironiquement, si on considère que la mission d'un système d'éducation supérieure est d'identifier les éléments les plus prometteurs et de les armer au mieux pour leur vie professionnelle ; plus il sera efficace, plus la corrélation entre diplôme et revenus à 50 ans sera élevée.
Ensuite, je me suis toujours demandé s'il y avait en la matière une spécificité française. L'étude que vous citez semble indiquer le contraire. Y a-t-il des analyses plus générales couvrant plus de pays et mesurant l'évolution dans le temps de cette corrélation? Là encore, mon expérience essentiellement aux US et UK ne m'a pas paru très différente de la France. Peu de diplômés d'Harvard ou d'Oxford au chômage, beaucoup de PhD et MBA parmi les CXOs. Socialement, le diplôme semble au moins aussi important dans le monde Anglo-Saxon; j'ai vu beaucoup de business cards mentionnant John Smith, PhD ; jamais de Jean Dupont, X73 ou HEC82.
Enfin, imaginons que l’assertion soit vraie. Supposons que les Français titulaires d’un bon diplôme bénéficient en France de carrières et de responsabilités supérieures à celles qu’ils méritent.
Dans un tel cas, les diplômés français devraient répugner à s’expatrier. Or, et c’est le sujet d’un de vos récents billets, l’émigration des diplômés français commence à être identifiée comme un problème pour le pays.
D’autre part, et toujours dans la même hypothèse, les sociétés qui emploient des diplômés à des postes de responsabilité immérités devraient sous-performer. Or, à ma connaissance, les diplômés de grandes écoles sont particulièrement concentrés dans les grandes entreprises françaises. Et, toujours à ma connaissance, ces grandes entreprises françaises sur-performent le reste de l’économie et semblent se tirer plus qu’honorablement de la compétition internationale.
Non, cette assertion ne me paraît pas correspondre à la réalité. Bien sur, il n’y a pas de fumée sans feu, et ce genre de légendes a toujours une part de vérité. Pour moi, elle est (partiellement) vraie dans l’administration et les entreprises publiques. Mais ce n’est pas un problème des diplômés français, c’est un problème de (non-)gestion du service public français. Mais la vraie raison de cette légende persistante est sans doute le vieux fond égalitaire/jaloux des Français. Si quelqu’un réussit, ça ne peut être que par chance, piston, corporatisme ou malhonnêteté. Qui, en France, est prêt à admettre que le succès du voisin est dû à un talent, un travail, une énergie, une prise de risque supérieurs ?
Bien entendu, rien de ce qui précède n’entend nier que l’ascenseur social fonctionne mal dans notre pays. Ce sont deux questions totalement distinctes.
Rédigé par: Liberal | 05 mai 2006 à 10:21
Il est bien dommage en effet de ne pas disposer d'une étude équivalente menée en France. Cela permettrait peut être de faire avancer un peu le débat sur les comparatifs économico-sociaux France/USA trop souvent dominés par l'idéologie (pro-Fr ou pro-Us), faute d'études comparatives fiables.
Rédigé par: Prag | 14 mai 2006 à 13:37
J'ai fini par trouver, il y a quelque temps de cela, quelques papiers abordant cette question de la mobilité sous une perspective comparatiste. Seul deux d'entre eux (les deux premiers de la liste ci-dessous) traitent le problème pour la France, mais tous semblent aller dans leurs conclusions à contre-courant de l'idée courante d'une forte mobilité intergénérationnelle propre aux Etats-Unis, ce qui revient à remettre en question le fameux "rêve américain". On note également que le Royaume-Uni n'est pas épargné par cette comparaison. Voici les références et les liens :
- Arnaud Lefranc et Alain Trannoy (2004), Intergenerational earnings mobility in France : Is France more mobile than the US? (http://www.vcharite.univ-mrs.fr/idep/document/dt/dt0401.pdf)
- Anders Björklund et Markus Jäntti (1999), Intergenerational mobility of socio-economic status in comparative perspective (http://www.sprc.unsw.edu.au/seminars/jantti.pdf)
- Jo Blanden, Paul Gregg and Stephen Machin (2005), Intergenerational Mobility in Europe and North America, A Report Supported by the Sutton Trust (http://www.suttontrust.com/reports/IntergenerationalMobility.pdf)
Je n'ai cependant pas les compétences me permettant de juger de la qualité de ces travaux. Aussi, je serais heureux de connaître l'opinion de l'e-hôte de ces e-lieux.
Bien cordialement,
EL
Rédigé par: EL | 15 mai 2006 à 07:49
Merci, je vais regarder ces references.
Rédigé par: Bernard Salanie | 15 mai 2006 à 08:43
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Rédigé par: revenu | 06 octobre 2006 à 10:08