Comme en écho (purement sérendipiteux---un néologisme dont je fais don à l'Académie Francaise) à mon récent article dans le Figaro, j´écoutais Jean-Francois Copé il y a quelque jours vanter les pratiques "modernes et pragmatiques" du gouvernement. Malheureusement, ses exemples pêchaient par leur aspect anecdotique (les "bases aériennes civiles", kèsaco ?) ou parce que, comme dans le cas du CNE, ils démontraient précisément ce qui ne va pas dans le processus d´évaluation en France.
Revenons donc sur le CNE : un dispositif réservé aux petites entreprises qui leur permet de conclure un contrat de travail qui supprime les contraintes portant sur le licenciement dans les deux premières années, au prix du versement d'une indemnité plus importante en cas de licenciement. Le dispositif a été mis en place en août 2005. En novembre, devant le nombre important de contrats signés (500 000 aujourd'hui, d'après M. Copé), le cabinet du Premier Ministre lance le gouvernement dans le Grand Pari du CPE, apparemment sans guère de discussion avec les ministres concernés. On en connaît le résultat, mais peu importe, c'est la méthode qui compte ici. Peut-on véritablement dire que ces 500 000 contrats signés constituent un succès ?
Un succès, en ce domaine, ce serait une baisse du chômage, ou en tout cas une évolution plus favorable que ce que la seule conjoncture laisserait attendre. De fait, le chômage baisse depuis quelques mois ; mais c'est loin d'être spectaculaire, comme le montre ce tableau : 120 000 chômeurs de moins depuis l´été, c'est peu... le taux de chômage est passé de 9,9% à 9,5%. Petit exercice arithmétique : sachant que le taux de chômage est le rapport du nombre de chômeurs à la somme de ce nombre et de l'emploi, de combien a augmenté l'emploi ? Réponse : il manque une inconnue, mais voici des graphiques qui ne donnent pas franchement l'impression d'une forte inflexion depuis lété dernier ; et voici l´evolution de l'emploi salarié pour les huit derniers trimestres connus :
| 2004001 |
15400.7 |
-0.1 |
| 2004002 |
15429.9 |
0.2 |
| 2004003 |
15423 |
0 |
| 2004004 |
15436.9 |
0.1 |
| 2005001 |
15456.3 |
0.1 |
| 2005002 |
15458 |
0 |
| 2005003 |
15468.7 |
0.1 |
| 2005004 |
15489.2 |
0.1 |
Pour finir, l'Insee écrit dans son dernier point de conjoncture :
Au début de l’année 2006, les créations d’emplois salariés se
poursuivraient sur un rythme similaire à celui de la fin 2005, avec une
création nette de l’ordre de 25 000 emplois au cours des six premiers
mois de l’année.
Tout ceci me paraît assez conforme au rythme de la croissance ; en tout cas, rien qui laisse supposer un effet positif fort du CNE. Mais 500 000 contrats CNE ont été signés, nous dit M. Copé. Comment peut-on réconcilier ces informations ? Il possible que des emplois de type différent soient convertis en CNE sous une menace implicite de fin de contrat ; mais n'allons pas jusque-là. Comme mes camarades Cahuc et Zylberberg le martèlent dans leur excellent livre, dont je viens de publier une revue dans Economie publique, la France n'arrête pas de créer et de détruire des emplois : en gros, 2 millions de créations et 2 millions de destructions chaque année. Il est parfaitement possible que les petites entreprises qui embauchent le fassent désormais sur des contrats CNE, pourquoi s'en priver, sans aucun effet positif sur le chômage. Je ne sais pas si c'est vrai, mais c'est une interprétation parfaitement raisonnable des faits disponibles ; et elle montre bien que les hommes politiques et les experts ont une notion très différente de ce qu'est "l´évaluation".
Le paragraphe précédent illustre ce qu'on appelle les "effets d'aubaine" : quand on crée une aide ou une disposition réglementaire, les agents économiques auxquels elle est favorable s'empressent d'en profiter, sans modifier leur comportement par ailleurs si ce n'est pas nécessaire. Le plombier Dupont voulait embaucher un ouvrier en CDI, ou en CDD, il le fera désormais en CNE.
L'objectif du CNE était de rassurer les employeurs sur la possibilité de licencier, afin de rendre la décision d'embauche moins coûteuse. Fort bien ; mais comment en mesurer les effets ? "Randomisons", crient mes collègues : constituons deux échantillons représentatifs aléatoires (de tailles suffisantes), mettons le CNE en oeuvre dans le premier (appelons-le le groupe de traitement) et pas dans le second (le groupe de contrôle), laissons mijoter, et comparons l´évolution de l'emploi à différents intervalles. C'est ce que font les biologistes, et ils n'ont pas tort ; mais en matière économique, les choses sont plus compliquées.
- premier problème : il est difficile de rendre la particpation à ce genre d'expérience obligatoire. Et si elle ne l'est pas, il faut corriger des "biais de sélection" qui interviennent du fait que la décision qu'un employeur prend dépend de manière complexe de ses caractéristiques.
- Si ces caractéristiques sont observées (comme le secteur d'activité), tout va bien : il existe des techniques satisfaisantes pour prendre en compte le fait que, par exemple et par hypothèse, les restaurateurs participent moins que les coiffeurs.
- Les choses deviennent plus complexes si la participation est liée pour bonne part à des caractéristiques inobservées. Il paraît raisonnable, par exemple, de penser que le CNE attirera en plus grand nombre des employeurs averses au risque ; et il est tout aussi raisonnable de penser que les employeurs très averses au risque réussissent moins bien que les autres. Ce type de "sélection sur des inobservables" introduit des biais (ici une sous-estimation de l'effet positif du CNE sur l'emploi) qu'il est plus difficile de corriger.
- deuxième problème : l'extrapolation. Si on calcule que l'expérience "au millième" (un employeur francais sur mille est traité) a créé 1 000 emplois, peut-on en conclure que l'extension à toute l´économie en créera un million ? Non, à l´evidence : si par exemple le CNE réussit, il est possible que la baisse du chômage entraîne une hausse des salaires, des prix, de la production, avec des effets en retour sur l'emploi...ces "effets de bouclage" sont négligeables dans une expérience au millième, mais pas pour une application nationale---et aucune expérience ne pourra nous renseigner sur eux.
- le troisième problème est culturel. L'idée même d'une expérience suppose une inégalité de traitement, et beaucoup de Francais y sont réticents. On l'a bien vu aux cris d'orfraie qui ont accueilli les propositions de M. Raffarin, nouveau premier ministre.
Toutes ces difficultés n'exemptent aucunement les décideurs de l'"ardente obligation d´évaluer". Mais elles montrent que rien de sérieux ne se passera de leur fait. Il est invraisemblable que des arguments "à la Copé" (c´était lui, ce pourrait être un autre) puissent être énoncés sans qu'un journaliste ne pousse un cri primal ; mais enfin, c'est l'habitude en France. Les économistes sont de plus en plus nombreux à s'exprimer afin que le débat repose sur des arguments plus solides. Il n'y aura jamais en économie le type de certitude qu'un physicien peut obtenir (enfin, dans des cas simples...) ; mais essayons d'obtenir au moins que chacun respecte des règles méthodologiques élémentaires.
Un plaidoyer pro domo (enfin, pro ex-domo), pour finir : s'il y a une volonté collective de l´électorat pour que l'on procède à des évaluations sérieuses, il faudra que les moyens suivent, en formation comme en honoraires. If you pay peanuts, you'll get monkeys, dit-on en Amérique. Ce n'est vrai qu'en probabilité, bien sûr ; mais c'est une vérité de base dans le secteur privé, et le secteur public aurait tort de penser que l´éthique du service public suffira à assurer la réussite en ce domaine.