Le bilan de la crise qui s'est nouée autour du CPE me paraît uniformément négatif :
- l'occasion d'une vraie réforme du Code du Travail, bien pensée et bien préparée, a été ratée du fait de la précipitation d'un Premier Ministre trop pressé de "faire un coup" ;
- le projet de CPE n'était même pas soutenu (ou du bout des lèvres) par les partisans habituels de plus de flexibilité : la majorité, le patronat, les économistes---moi comme beaucoup d'autres ;
- la crispation immédiate autour de ce projet a rendu la discussion impossible, si bien que la pédagogie n'a pas eu sa chance ;
- il est probable qu'il faudra plusieurs années avant qu'un gouvernement n'ose rouvrir ce dossier, pourtant important ;
- un pouvoir en perdition a encore perdu en crédibilité.
Sur le plan du débat économique, le Monde a encore cédé à son péché mignon, le recours aux copains trostkystes, en publiant une tribune de Thomas Coutrot et Michel Husson. Je ne connais pas le premier et j'ai eu des échanges assez courtois avec le second ; ils ont le droit d'avoir leur point de vue, mais je continue à être surpris du fait qu'ils semblent avoir table ouverte au Monde Economie. Dans le numéro du 11 avril, ils apostrophent Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo en ces termes :
Les économistes libéraux sont-ils sérieux ?...
Les
CNE-CPE peuvent-ils créer des emplois ? Thomas Coutrot et Michel Husson
ont adressé au " Monde Economie " un texte contestant l'étude de Pierre
Cahuc et Stéphane Carcillo sur l'impact des nouveaux contrats sur le
marché du travail. Afin de permettre au lecteur de mieux cerner les
termes de cette polémique, nous publions simultanément la réponse des
auteurs de cette étude
Une étude récente (Que peut-on attendre des contrats nouvelles embauches et première embauche ?,
de Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo, http://
hussonet.free.fr/cahuc006.pdf) a été largement reprise par la presse,
puisqu'elle constitue à ce jour la seule évaluation disponible de
l'impact sur l'emploi des nouveaux contrats flexibles - contrat
nouvelles embauches (CNE) et contrat première embauche (CPE). Ses
conclusions sont précises : " L'introduction d'un contrat de type
CNE dans l'ensemble du secteur privé entraînerait une création nette
d'environ 70 000 emplois à l'horizon de dix ans. " Les auteurs
estiment ce bilan décevant, et recommandent une flexibilisation encore
plus radicale du marché du travail : le " contrat unique ", en donnant
le droit aux entreprises de licencier sans contraintes moyennant le
paiement d'indemnités et d'une modique taxe, permettrait de créer 250
000 emplois.
Intervenant dans un débat brûlant, ces économistes
libéraux se drapent du prestige de leurs titres et de l'aura de la
science. Or une analyse plus approfondie fait naître de sérieux doutes
sur la portée des résultats avancés.
Les auteurs s'appuient sur un " modèle d'appariement en temps continu "
qui fournit une représentation très curieuse du marché du travail. Leur
modèle ne décrit d'ailleurs pas un marché, puisque les salaires sont
supposés fixes, mais une sorte de loterie où se rencontrent
aléatoirement les chômeurs et les employeurs. Avant l'embauche, la
productivité du candidat est inconnue de l'employeur, mais surtout elle
varie aléatoirement une fois le salarié embauché. Les créations et
destructions d'emplois s'expliquent par d'incessants " chocs de productivité "
qui font qu'un salarié devient brusquement rentable (si sa productivité
dépasse son salaire), ou cesse de l'être (si la productivité chute
au-dessous du salaire). Face à une telle incertitude, la décision de
l'employeur de créer ou de détruire un emploi dépend non pas du coût
salarial (puisqu'il est supposé fixe) mais du coût de licenciement. Le
seul moyen de favoriser les créations d'emplois est donc de réduire ce
coût.
Cette vision du marché du travail nous semble baroque.
Certes, il existe une incertitude au moment du recrutement :
l'employeur peut se tromper sur l'évolution de son carnet de commandes
ou sur la productivité du futur salarié. Mais pourquoi donc la
productivité du salarié, une fois recruté, pourrait-elle varier à tout
moment entre 0 % et 100 % de façon aléatoire ? C'est pourtant sur cette
hypothèse que repose la maquette de MM. Cahuc et Carcillo.
L'incertitude sur la productivité du salarié atteint un degré tellement
extravagant que rien d'autre - ni le carnet de commandes de
l'entreprise, ni le coût du travail, ni la technologie adoptée, ni les
exigences des actionnaires - ne saurait expliquer les mouvements de
l'emploi.
Cette représentation du marché du travail a été
inventée en 1994 par deux économistes anglo-saxons, Dale Mortensen et
Christopher Pissarides. Ils cherchaient à modéliser pourquoi on observe
chaque année des millions de mouvements sur le marché du travail (en
fait, surtout des fins de contrats à durée déterminée et des
démissions) même lorsque le niveau global de l'emploi ne varie pas.
Leur maquette vise à simuler mathématiquement cette rotation des
emplois. Mais elle n'explique rien, sauf à prendre au sérieux les
hypothèses étranges sur lesquelles elle repose. Ses rapports avec
l'économie réelle sont purement sémantiques : baptiser productivité et
salaire les variables x et w est le produit d'une pure convention. Il est tout à fait abusif de l'utiliser pour évaluer une mesure affectant le monde réel.
Non
seulement leur modèle n'est pas pertinent, mais en l'occurrence il est
faux : MM. Cahuc et Carcillo commettent une erreur cruciale dans le
calibrage de leur maquette. Tout l'exercice repose sur une comparaison
entre notre monde avec contrat à durée indéterminée (CDI) et un monde
avec CNE-CPE qui créerait plus d'emplois parce qu'un licenciement y
coûterait moins cher. Les auteurs posent que le coût moyen de
licenciement en CDI est égal à un an de salaire, contre huit mois de
salaire avec les nouveaux contrats. Or ce calibrage est manifestement
erroné dans le cas des CDI de faible ancienneté, qui seuls peuvent être
comparés aux CNE-CPE. Comme le disent les auteurs eux-mêmes, " le
coût immédiat du licenciement dans le cadre des nouveaux contrats
représente 10 % des salaires versés en cas de rupture du contrat, alors
qu'en CDI pratiquement rien n'est dû durant les deux premières années
(il n'y a pas d'indemnité légale, et les indemnités conventionnelles,
lorsqu'elles existent, sont très faibles) ". Or toute la
démonstration mathématique repose au contraire sur l'hypothèse qu'il
est moins coûteux de licencier un CNE-CPE qu'un CDI...
Par un
retournement ironique, MM. Cahuc et Carcillo semblent fournir malgré
eux des armes aux anti-CPE. Il ne faut cependant pas s'y tromper : les
économistes libéraux reprochent en fait au CPE de ne flexibiliser " qu'à la marge ". Ils préconisent un " contrat unique "
pour tous, qui radicaliserait encore la logique de flexibilité. Mais
faciliter le licenciement rendra les emplois plus instables, pas plus
nombreux. Huit mois après la mise en oeuvre du CNE, réservé aux
entreprises de moins de 20 salariés, 350 000 contrats ont été signés
mais les statisticiens n'observent aucune hausse particulière de
l'emploi dans les petites entreprises. Le CPE et le CNE ne visent pas à
créer des emplois mais à les précariser.
THOMAS COUTROT ET MICHEL HUSSON
Fondation Copernic
Thomas Coutrot et Michel Husson sont économistes, membres de la Fondation Copernic et du conseil scientifique d'Attac.
Voici la réponse de Cahuc et Carcillo dans le même numéro :
... Pour que la discussion soit constructive, encore faut-il sortir de l'idéologie
L'article de MM. Coutrot et Husson nous a beaucoup étonnés. Nous avons l'impression qu'ils s'adressent à des économistes " libéraux qui se drapent du prestige de leurs titres et de l'aura de la science " qui portent nos noms, mais qui ne nous ressemblent que très vaguement : ils auraient rédigé une étude " baroque ", " qui n'explique rien ", basée sur un modèle " non pertinent " et " faux ", et recommanderaient, qui plus est, une " flexibilisation encore plus radicale du marché du travail " que ne le ferait l'introduction du CNE et du CPE.
Rappelons
que nous avons rédigé une étude qui cherche à répondre à la question :
que peut-on attendre de ces nouveaux contrats ? Pour répondre à cette
question, nous avons analysé leurs conséquences dans une maquette du
marché du travail français qui ne ressemble que très vaguement à ce que
nous avons pu comprendre de la description qui en est faite par MM.
Coutrot et Husson. Notre étude apporte une réponse simple : on ne peut
pas attendre grand-chose de ces nouveaux contrats. Plus exactement,
d'après nos estimations, un contrat du type CNE-CPE, s'il était
accessible à l'ensemble des entreprises du secteur marchand, créerait
environ 70 000 emplois. Le taux de chômage baisserait d'un demi-point
au prix d'une légère dégradation du bien-être des demandeurs d'emploi.
En effet, notre maquette montre que même si le CNE et le CPE
aboutissent dans les premiers mois à un supplément d'embauches,
celles-ci auront un impact faible sur l'emploi, non seulement parce
qu'il y aura plus de licenciements, les nouveaux contrats étant plus
flexibles que les contrats à durée déterminée (CDD) ou indéterminée
(CDI) réunis, mais aussi et surtout parce que les entreprises auront
fréquemment intérêt à ne pas faire durer ces contrats au-delà de la
période de " consolidation " de deux années. Il s'agira en effet
d'éviter pour elles de retomber dans le régime inchangé du CDI, protégé
par des procédures très coûteuses à partir de deux ans d'ancienneté.
L'argument, souvent avancé, selon lequel les entreprises garderont
après deux ans une large majorité de salariés embauchés initialement en
CNE ou en CPE, parce qu'elles les auraient testés, ne tient
malheureusement pas. Aujourd'hui, ces entreprises peuvent avoir recours
au CDD à cette fin (en contournant les cas de recours prévus par la
loi), et elles le font déjà largement.
Bien évidemment nos
résultats ne sont que des ordres de grandeur approximatifs, qui
méritent discussion. Sur ce point, MM. Coutrot et Husson auraient
détecté une " erreur cruciale " car nous supposons qu'" il est moins coûteux de licencier un CNE-CPE qu'un CDI ".
Mais si tel n'était pas le cas, on ne voit pas pourquoi les personnes
embauchées en CNE-CPE pourraient être en situation plus précaire que
celles en CDI.
Notre étude montre ainsi que le défaut essentiel
du CNE et du CPE est de modifier le droit du licenciement à la marge,
en accentuant son inefficacité et son injustice. Inefficacité, car ils
découragent les embauches sans éviter une très forte instabilité de
l'emploi et le chômage de masse. Injustice, car ce sont les plus
jeunes, les moins expérimentés et les moins qualifiés qui ont, plus que
dans d'autres pays, le plus de mal à accéder à l'emploi, tournent sur
les emplois précaires, et ce sans aucun bénéfice pour la société dans
son ensemble. Dans ce contexte, nous proposons de repenser l'ensemble
de l'architecture de la protection de l'emploi en la faisant reposer
sur deux piliers. Premier pilier : un service public de l'emploi
efficace, avec un guichet unique et des opérateurs externes rémunérés
en fonction du taux de retour à l'emploi des chômeurs qu'ils prennent
en charge. Second pilier : un contrat de travail assurant une
protection de l'emploi continue et progressive avec l'ancienneté grâce
à des indemnités de licenciement significatives, mais en limitant les
obligations de reclassement des entreprises et le contrôle judiciaire
et administratif du licenciement économique. Un tel système permet de
mutualiser efficacement les coûts des reconversions indispensables à la
croissance économique. Il ne s'agit donc pas, comme le dénoncent MM.
Coutrot et Husson, d'une " flexibilisation encore plus radicale du marché du travail ", mais bien d'une nouvelle architecture, ni plus ni moins flexible, ni plus ni moins " libérale " ; simplement différente.
En
outre, notre étude suggère que ce type de réforme permettrait de
réduire significativement le chômage en créant 250 000 emplois en trois
ans, tout en améliorant le bien-être des demandeurs d'emploi. Sur ce
point aussi, ces résultats ne sont que des ordres de grandeur qui
méritent discussion. Néanmoins, pour qu'elle puisse être constructive,
il faudrait avant s'émanciper d'une représentation du monde faite de
clichés où l'on oppose systématiquement " flexibilité " et " rigidité
", " libéraux " et " interventionnistes " et où le complot " libéral "
et " anglo-saxon " surdétermine toute prise de position.
PIERRE CAHUC, STÉPHANE CARCILLO
(université Paris-I)
Pierre Cahuc est chercheur à l'université Paris-I et au Crest ; Stéphane Carcillo est chercheur à l'université Paris-I
La valeur pédagogique de ce genre de débat est quasi-nulle, je le sais trop bien pour en avoir été la cible à l'automne 2000 (comme Bruno Crépon et Rosanne Desplatz un peu plus tard, etc). Je défie quiconque d'apprendre quelque chose d'utile à la lecture de cet échange ; et sans paranoia, je suis parvenu à la conclusion que c'est l'objectif recherché par ceux qui les initient. Après tout, un honnête homme ne peut que conclure en se grattant la tête qu'il n'y a décidément aucun consensus parmi les économistes et que leurs positions sont définis par leurs préférences politiques... ce qui est précisément l'une des thèses des économistes hétérodoxes (cf Marx : "l'économie vulgaire ne fait rien de plus qu'interpréter, systématiser et défendre de manière doctrinaire les conceptions des agents [...] piégés dans des relations de production bourgeoise", ce qui n'arrive pas dans le communisme car la "fausse conscience" a disparu, etc etc) ! Et voilà comment on marque un point, merci le Monde Economie.
Et c'est complètement faux... à droite des trotskystes, qui ne forment tout de même qu'une micropopulation dans cette profession, il me semble que le consensus parmi les économistes est assez large sur ce sujet (et en faveur d'une réforme plus globale plutôt que de la prolifération de contrats spéciaux comme le CNE ou le CPE). Je vous invite à consulter le site Telos-EU, par exemple, ou les textes grand public d'Olivier Blanchard et Jean Tirole (ou mon blog, bien sûr !). Pour finir, je vous signale qu'Etienne Wasmer, professeur à l'université de Montréal, a aussi pris position sur cette controverse ici.