En fouillant dans les rayons d'un libraire, j'ai trouvé un livre sur "The Babeuf Plot: The Making of a Republican Legend", publié en 1947 par l'historien David Thomson, de Cambridge. Voilà 50 cents bien employés. Gracchus Babeuf et sa conjuration des Egaux sont très instructifs à bien des égards.
Gracchus était né Francois-Noel en 1760 dans l'Aisne, fils d'un officier qui tomba bientôt dans la dêche. F-N dut travailler chez un commissaire à terrier à seize ans. L'une de ses fonctions principales était de cataloguer les servitudes féodales encore existantes et de s'assurer que les paysans s'en acquittent avec diligence. Il devint ensuite domestique. D'après Thomson, ces humiliations ont joué un rôle important dans son aversion ultérieure aux diférences sociales. Ca ne l'a pas empêché de s'élever socialement---en devenant commissaire à terrier lui-même. Dès lors, il put se consacrer à une sorte de "journalisme politique" très répandu à l'époque. Coup dur en 1789 : la nuit du 4 août lui enlève son gagne-pain. Il navigue, tantôt sans-culotte, tantôt favorable à la réaction thermidorienne, avec laquelle il se fâche rapidement, ce qui entraîne son emprisonnement en 1795. A cette époque, il s'appelle déjà Gracchus, et drige un journal, "le Tribun du Peuple" ; il va faire la connaissance de Buonarrotti, qui donnera au mythe Babeuf sa diffusion.
Libéré, il crée la Société du Panthéon avec Buonarrotti et d'anciens Jacobins. Il échappe à un nouvel emprisonnement et fonde son Comité Insurrecteur en mars 1796. En avril 1796, ce Comité publie le Manifeste des Egaux.
Le Directoire était remarquablement informé des plans des Babouvistes, pour la bonne raison que l'un des membres fondateurs du Comité était un indic (tout comme le propriétaire du Café des Bains-Chinois (!), où les conspirateurs se réunissaient)---encore le début d'une longue tradition. Pour faire un exemple spectaculaire, Carnot attendit la veille de l'insurrection prévue pour arrêter les leaders le 8 mai 1796. Babeuf, Buonarrotti et quelques autres furent jugés entre février 1797 et mai 1797. Babeuf et un autre conspirateur furent guillotinés (après avoir raté leur suicide). Buonarrotti fut emprisonné puis en résidence surveillée à Genève ; il devait prendre part à bien d'autres conspirations.
Cette histoire est très courte, comme on a pu le voir. Mais à l'époque, le Directoire avait de bonnes raisons de s'inquiéter. Babeuf avait de nombreux soutiens : les jacobins décus de l''evolution du Directoire, plusieurs régiments noyautés manière léniniste (autre première), et plusieurs centaines de manifestants qui essayèrent de le libérer de force avant son jugement---cent morts, tout de même.
Marx et Engels n'ont pas été très gentils pour Babeuf dans le Manifeste :
Les
premières tentatives directes du prolétariat pour faire
prévaloir ses propres intérêts de classe, faites
en un temps d'effervescence générale, dans la période
du renversement de la société féodale,
échouèrent nécessairement, tant du fait de
l'état embryonnaire du prolétariat lui-même que
du fait de l'absence des conditions matérielles de son
émancipation, conditions qui ne peuvent être que le
résultat de l'époque bourgeoise. La littérature
révolutionnaire qui accompagnait ces premiers mouvements du
prolétariat a forcément un contenu réactionnaire.
Elle préconise un ascétisme universel et un
égalitarisme grossier.
Mais Buonarrotti s'était chargé de léguer son héritage spirituel aux révolutionnaires professionnels à venir, les Blanqui et les Lénine. En France, les socialistes (Jaurès compris), puis évidemment les communistes s'en sont réclamé. Ce qu'on lui "doit" surtout, c'est ceci, extrait du Manifeste des Egaux
Il nous
faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration
des droits de l'homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous,
sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à
faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent,
s'il le faut, tous les arts pourvu qu'il nous reste l'égalité
réelle !
Cette opposition de l'égalité réelle à l''égalité formelle aura une
longue descendance ; Babeuf, au moins, sentait bien que les deux
étaient contradictoires et ne le cachait pas, contrairement à nombre de
ses successeurs...