"Matignon veut un big-bang fiscal en faveur des classes moyennes", nous annonce Le Monde. Tiens, je n'y avais pas pensé. Les classes moyennes, selon Matignon, seraient "les Francais percevant des revenus mensuels de 2000 à 3000 euros". Je suppose que c'est difficile à concevoir dans les dorures des ministères, mais le revenu disponible net par unité de consommation du ménage francais médian est d'à peu près 1300 euros par mois. Pour les personnes seules, 2000 à 3000 euros vous placent (en gros) entre les 5% et les 15% les plus aisés ; même pour un couple avec un jeune enfant (1,8 unités de consommation), la médiane se situe autour de 2400 euros par mois. Autant dire que la définition de Matignon exclut une bonne partie de la population que (je crois) vous et moi rangeriez pami la classe moyenne.
Au-delà de cette querelle de chiffres,
"Il faut clairement encourager le travail , résume-t-on à Matignon. La personne qui se donne du mal ne doit pas voir ses revenus partir en fumée." "Les revenus intermédiaires seront les premiers bénéficiaires." , ajoute-t-on.
"Encourager le travail", cela se discute (pourquoi ?). "Ne pas trop le décourager", certes ; j'ai suffisamment pris de coups pour avoir parlé de trappes à pauvreté pour ne pas souscrire à cette idée. Mais dire (ou sous-entendre) que les classes moyennes voient leurs revenus partir en fumée", c'est vraiment très exagéré. En France, les taux marginaux de prélèvements obligatoires (TMI) suivent une courbe en U en fonction du revenu. Ils ne sont élevés que pour deux catégories : les bas revenus (ils touchent beaucoup de transferts sociaux, qui leur sont retirés---le RMI en est l'exemple extrême---quand leurs revenus augmentent), et les hauts revenus qui sont dans les plus hautes tranches d'imposition de l'impôt sur le revenu.
Pour les (très ) bas revenus, le TMI est par définition de 100% du fait du RMI, et même plus si on ajoute les transferts accordés par les collectivités locales ; il semble clair que dans ces conditions, le travail est effectivement découragé, et quíl faut tenter d'y remédier (mais c'est très coûteux, dans la mesure où on ne remet pas en cause l'existant).
Le TMI "asymptotique" (pour les plus hauts revenus) est de 63% en France : un riche qui gagne un millier d´euros de plus n'en garde que 370. Est- ce "décourageant" ? Les avis peuvent diverger ; certains pensent que l'ISF a des effets (de délocalisation) plus graves. Je pense que nous manquons cruellement d'études empiriques sérieuses sur l'ISF ; pour l'impôt sur le revenu, que je connais mieux, je crois que nous sommes proches du sommet de la "courbe de Laffer" : il n'y aurait pas grand'chose à gagner à baisser un peu, ou à augmenter un peu, le taux de 48%.
Quoi quíl en soit, ce sont les classes moyennes (même selon la "définition de Matignon") qui font face aux TMI les plus faibles, pour les deux bonnes raisons que :
- elles touchent peu de transferts conditionnés au revenu ;
- elles paient un impôt sur le revenu relativement faible (je vais encore me faire écharper) : un taux marginal de l'IRPP de 20%, par exemple, ne contribue en fait au TMI qu'à hauteur de 9% environ, après les abattements de 10% et 20% et surtout en prenant en considération une contribution de 35% en gros des cotisations sociales.
L'argument invoqué est une telle passoire que j'ai bien du mal à imaginer qu'il se trouve quelqu'un à Matignon pour y croire ; pourquoi ne pas dire les choses plus clairement ?
"Ce gouvernement [en excluant Sarko, bien sûr] désespère de trouver un moyen de remonter la pente électorale ; nous avons compris [ce n'est déjà pas si mal !] que c´etait l'électeur médian qui faisait les résultats électoraux ; ledit électeur est dans ce créneau de revenus, donc nous l'achetons ; et après tout, les socialistes n'ont pas fait autre chose en créant la prime pour l'emploi en 2001 [même si le Matignon de l´époque avait, sensibilité de gauche aidant, une définition assez différente des classes moyennes]".
