Ou, pour élargir le débat : pourquoi les services publics se lancent-ils dans de nouveaux domaines qui relèvent normalement de l'économie de marché ? Pour ceux qui l'ignoreraient, Chronopost est la pâle copie de UPS, DHL et autres FedEx. En tant que service de courrier express, il souffre de la comparaison :
- il est peu fiable : deux de mes étudiants ont vu leur demande de bourse européenne se perdre avant d'arriver à Bruxelles. On leur a aimablement expliqué qu'ils seraient remboursés de la valeur des documents perdus...soient trois feuilles de papier, naturellement pas la valeur de la bourse qu'ils n'ont pu obtenir, les délais étant dépassés.
- il est lent : l'expérience récente qui motive ce post est un délai de trois jours ouvrables de Paris au petit village du Sud-Ouest où je passe mes vacances. L'explication officielle est que le chauffeur délégué par le bureau de poste de la préfecture est venu deux fois sans trouver l'adresse... et sans avoir l'idée de 1) me téléphoner au numéro indiqué sur l'envoi 2) demander au bureau de poste du village !
Pourquoi Chronopost, donc ? Le gouvernement français, jaloux de la réussite de monopoles publics reconvertis comme la poste néerlandaise, a voulu l'imiter en créant un service de courrier express commercial. L'ennui, c'est que les caractéristiques nécessaires pour gérer avec succès un tel service (flexibilité, dynamisme, souci de la rentabilité) ne correspondent pas du tout, c'est un euphémisme, à la culture des agents de la Poste. Pour que cette greffe exoculturelle prenne mieux, on a fortement incité les administrations françaises à passer par Chronopost pour leurs envois rapides, ce qui a assuré un marché captif à la Poste. Les marchés captifs ont deux inconvénients : ils n'incitent pas leur détenteur à améliorer ses services, et ils réduisent d'autant l'incitation de services commerciaux comme FedEx à densifier leur réseau en France.
Tout ceci est motivé in fine, me semble-t-il, par la crainte constante qu'ont les Français d'un traitement "à plusieurs vitesses" : tous les pays membres de l'Europe à 25 doivent marcher du même pas en tous les domaines, il est éthiquement insoutenable que les riches paient plus cher pour être mieux soignés, etc, etc. Les services publics, étant financés par l'impôt, espèrent qu'en offrant des services destinés essentiellement aux Français les plus aisés (Chronopost, mais aussi les nouveaux services financiers de la Poste, ou la déclaration d'impôt sur le revenu par Internet dont j'ai déjà parlé ici), ils parviendront à maintenir leur légitimité. Je crains que cet argument n'ait bien peu de force ; il me paraîtrait plus transparent de mettre les cartes sur la table et de définir clairement les objectifs des services publics tels que la Poste.

Je partage votre étonnement. Cependant, je note que les critiques faciles à l'endroit des fonctionnaires ne sont pas de nature à favoriser une décrispation de nos compatriotes.
Il me semble que le débat est clarifié lorsqu'on distingue le service public de l'organisation qui en est responsable (ce que fait le droit administratif depuis un siècle). Ainsi, il me semble que si la poste a manifestement des activités relevant du service public (en particulier certains services bancaires, mais aussi l'acheminement du courrier simple), tout ce qu'elle fait ne peut être rangé sous cet dénomination. en particulier, vous le pointez fort à propos, Chronopost.
Je m'avise qu'il serait particulièrement intéressant que vous fassiez un billet sur les services qui vous paraissent relever de la puissance publique. En effet, il m'a semblé comprendre que vous n'étiez pas favorable à une gestion étatisée de l'économie. Il serait intéressant de discuter de ce qu'un libéral comme vous considère comme géré plus efficacement dans le cadre d'une structure étatique. Quid de l'assurance maladie, de l'assurance chômage, des hopitaux ?
Rédigé par: bliblo | 26 juillet 2005 à 09:33
En fait je suis convaincu que l'idée de Chronospost, comme l'idée pour EDF d'acheter des filiale, est venue de l'intérieur. C'est un cas classique : un gros monopole est obese et en sureffectif de cadre fortement diplomés mais peu qualifiés (ils n'ont jamais rien fait d'autre que ce qui justifie le monopole, et dans des conditions d'efficacité médiocre).
Le gros monopole reste cependant persuadé d'etre le meilleur au monde, n'ayant jamais fait de combat "à la loyale". Il est persuadé qu'il peut tout faie mieux, et a structurellement besoin de "relais de croissance" pour éviter la spirale de la dépression des cadres (garantissant l'emploi à vie, et disposant de cadres sans valeur sur le marché de l'emploi, il est obligé de s'étendre pour contenir cette crise).
Les cadres en sureffectif lancent un machin. Ils utilisent ensuite leur pouvoir de monopole pour faire vivoter leur machin, qui garde une efficacité de monopole. C'est à dire faible.
Rédigé par: Facteur | 26 juillet 2005 à 11:16
J'ajouterais que les monopoles sont systematiquement moins bien gérés que les administrations : ces dernieres ont au moins une contrainte budgétaire. Les premieres peuvent dilapider allegrement l'argent public et faire n'importe quoi. Et elles ne s'en privent pas !
Rédigé par: Facteur | 26 juillet 2005 à 11:18
La question de ce qui relève des services publics est d'autant plus difficile qu'en droit, la notion de "service public" ne coïncide pas avec des notions économiques telles que "devant être produit par la puissance publique", ou "devant être régulé par la puissance publique", ou "devant être assuré par un monopole". Dans le cas des services postaux, les choses ne sont pas très claires pour moi. Une idée naturelle est que le réseau très étendu de la Poste représente un "monopole naturel" qu'il serait très coûteux de dupliquer ; mais on le fait bien pour les banques---sauf aux endroits très écartés où ce n'est pas rentable, ce qui suggère un premier impératif d'aménagement du territoire (couvrant 10% de la population ? Et pourquoi ne pas le mettre en régie comme la distribution des eaux ?). De même, la Poste assure certains services dont la rentabilité est douteuse : distribution des minima sociaux, par exemple. Elle a aussi un monopole légal sur la distribution des recommandés, ce qui me paraît pour le coup abusif et très inefficace. Ce sont juste de premières réactions, je dois y réfléchir plus sérieusement.
Rédigé par: Bernard Salanié | 27 juillet 2005 à 03:09
Pour la Poste, comme les messageries qui acheminent les quotidiens, le monopole naturel est dans la chaine logistique : le coeur du métier c'est faire transiter des lettres. La duplication d'une chaine logistique de masse coute cher. Dans le cas du courrier ou des imprimes, il n'est presque jamais rentable de dupliquer. Pour les plus gros paquets, ca le devient.
Pour les banques le coeur du metier c'est de la relation de proximité, les flux étant désormais dématérialisés.
Rédigé par: Mouaif | 27 juillet 2005 à 06:54
Un confusion qui remonte à la Libération fait confondre « Service Public » et « Entreprise Publique ». A mon sens, le seul endroit où on a essayé de vraiment clarifier ce qu'est le service public était le TECE.
Rédigé par: all | 27 juillet 2005 à 12:33
Vous devriez offrir un cour d'économie particulier sur le sujet des assurances et de la mesure des risques financiers à vos étudiants :).
Les services de livraison (de La Poste et des acteurs privés car le marché est libéralisé au dela d'un certain poids ou valeur en France) ont une offre variée d'assurance pour un montant faible à très important, le choix et la reponsabilité incombent donc au client ou à l'usager, c'est à dire vos étudiants, passer par le public ou par le privé ne change rien au problème. Au passage, transformer une irresponsabilité économique d'un acteur privé et donc une incapacité à comprendre et vivre dans un monde de concurrence libérale en une critique facile de l'Etat et des administrations c'est quand même limite à mon avis.
Mais à partir d'un certain niveau il sera probablement économiquement plus rentable de joindre l'utile à l'agréable et de faire un voyage chez le sympathique destinataire Bruxellois et un peu de tourisme ...
Laurent
Rédigé par: guerby | 27 juillet 2005 à 15:32
Guerby : je ne comprends pas bien cet argument (à part l'"irresponsabilité économique d'un acteur privé et donc une incapacité à comprendre et vivre dans un monde de concurrence libérale" dont j'ai cru saisir qu'elle s'appliquait à moi... mon Dieu, comment vais-je survivre à New York ?). Bien sûr, même si tous les fournisseurs de services de courrier étaient privés, ils se différencieraient en offrant des produits de diverses qualités à différents prix. Mais l'existence d'un acteur public (La Poste) qui profite de ses économies d'envergure (son réseau dense, financé par les contribuables) pour offrir des produits dans toutes les gammes de qualité réduit la rentabilité pour ses concurrents privés et donc la gamme de qualités qu'ils offrent. C'est tout... la question est de savoir, comme toujours, si cette substitution du public au privé est un bon emploi des deniers publics.
Rédigé par: Bernard Salanié | 28 juillet 2005 à 02:42
Seuls les étudiants sont irresponsables :).
L'argument de la taille du réseau de transport et du financement du contribuable n'est pas pertinent dans ce cas économique au vu de la valeur du pli, il s'agit d'un problème d'assurance sur lequel le marché est composé d'acteurs privés depuis longtemps même dans notre beau pays communiste plein de services publics necessairement inefficaces.
Et d'ailleurs il suffit de consulter les conditions de ventes d'une entreprise privée orientée vers la rentabilité comme Fedex si on veut s'en assurer :
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18.1 A moins que l'Expéditeur n'indique une Valeur Déclarée plus importante pour le Transport sur la Lettre de Transport Aérien, la responsabilité de FedEx est limitée au plus élevé des deux montants suivants : a) le montant prévu par le traité international applicable ou b) vingt-deux (22) Euros par kilo. La Valeur Déclarée pour le Transport ne peut en aucun cas excéder la Valeur Déclarée en Douane.
18.2 FedEx ne supporte pas de responsabilité cargo et n'offre pas d'assurance tout risque, mais l'Expéditeur peut payer un supplément de prix en cas de Valeur Déclarée pour le Transport au-delà des limites fixées à l'Article 18.1 ci-dessus. L'Expéditeur devra se référer aux tarifs de FedEx en vigueur au moment de l'Envoi ou appeler FedEx pour obtenir des informations concernant le supplément de prix. La Valeur Déclarée pour le Transport de tout Colis représente la responsabilité maximale de FedEx relativement à l'Envoi de ce Colis, et ce pour, sans que cette énumération ne soit limitative, toute perte, dommage, retard, livraison défectueuse, défaut de fournir toute information ou information inexacte concernant l'Envoi. Les risques relatifs à toute perte supérieure à la Valeur Déclarée pour le Transport sont assumés par l'Expéditeur. Il est recommandé aux clients de contacter leur agent d'assurance ou courtier en vue de leur couverture par une assurance.
MEME SI UNE VALEUR SUPERIEURE EST DECLAREE, LA RESPONSABILITE DE FEDEX POUR TOUTE PERTE OU DOMMAGE SUBI PAR LE CONTENU D'UN ENVOI NE SERA PAS SUPERIEURE A LA VALEUR REELLE DU CONTENU DE L'ENVOI ET FEDEX POURRA DEMANDER LA PREUVE DE LA VALEUR DU CONTENU DE L'ENVOI POUR LEQUEL UNE PLAINTE EST FORMEE.
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Fedex donne un cours d'économie gratuit.
Le tarif Fedex minimum France vers Belgique c'est 40 euros (pour 11 euros de remboursement en cas de perte), la valeur maximum 50 000 dollars (les tarifs et limites sont similaires aux US). Conclusion pour un étudiant qui joue sa formation et sa carrière de haut niveau le choix économique rationnel c'est Thalys et une bonne binouze Belge sur place *après* livraison en main propre et signature du reçu :).
Laurent
Rédigé par: guerby | 28 juillet 2005 à 18:38
Il parait évident que ce qui reste à La Poste, comme activité relevant d'une mission de service public,est tout ce qui n'est pas rentable.La distribution du courrier, celle des prestations sociales, personne n'en veut.La distribution des paquets appartient maintenant à Colipost, pour les postiers, c'est un début de privatisation. La Poste devrait être plus claire dans sa politique d'expansion, la banque postale aura -t-elle encore des activités de service public? Le courrier et les paquets auront-ils encore la même distribution sur tout le territoire?
Rédigé par: zaboutek | 29 juillet 2005 à 01:42
Guerby : j'essaie de considérer ces problèmes sous un angle pragmatique, mais avec il est vrai l'opinion bien établie que lorsque les fins et les moyens sont définis, le secteur privé est plus efficace que le secteur public. Il y a là sans doute un préjugé idéologique, mais aussi les leçons de l'observation et de la théorie. La première nous donne de multiples exemples où un opérateur privé s'est substitué à un opérateur public à la satisfaction générale (sauf bien sûr celles des personnes qui bénéficiaient de rentes de situation antérieurement). La seconde nous indique que la performance des agents répond aux incitations, qui sont (généralement) plus fortes dans le privé que dans le public. Bien sûr, il faudrait nuancer cet argument par l'intensité de la concurrence, notamment. Dans le cas des services de courrier express : si il n'y avait place dans un système purement privé que pour un opérateur "bon marché, peu efficace" et un opérateur "cher, efficace", l'entrée de la Poste (sans considération de rentabilité, et avec certains marchés captifs en plus) sur ce secteur peut effectivement tuer les opérateurs privés. Ca n'a rien à voir avec l'assurance, c'est un pur effet d'éviction.
Zaboutek : je pense en effet que le coeur du service public postal devrait être ses activités non rentables. Comme je l'ai déjà dit, il y a un risque politique que les "riches" ne fassent dès lors plus appel à ses services et renâclent à les financer. Ce n'est pas un problème simple à régler, mais je pense qu'il vaut mieux le regarder en face.
Rédigé par: Bernard Salanié | 29 juillet 2005 à 16:17
tiens j'aurais dû venir sur votre blog avant de répondre sur enviedentreprendre.com (même si j'aurais répondu quand même là-bas), le débat est plus nourrit.
Rédigé par: jean | 02 août 2005 à 11:01
excusez moi de faire cette remarque, mais ayant eu récemment des problèmes avec chronopost (problèmes à la fois concernant un envoi, et concernant une reception), je suis allée me plaindre à la poste.
Réponse de la postière : "Ah, mais chronopost, ce n'est plus nous, c'est privatisé, nous ne sommes là que pour récupérer les colis en attente, mais ce n'est pas la même distribution, et les gens qui travaillent à chronopost sont généralement des intérimaires... "
Rédigé par: sophie | 23 août 2005 à 09:48
Je suis en terminale SMS et j'ai un devoir d'économie a rendre. Il y a une question qui m'ai posé mais je ne comprend pas.
"Quelle différence y a-t-il entre envoyer un colis par Chronopost et envoyer une carte postale ?
Pourriez vous m'aider s'il vous plait car je suis un peu perdu.
merci d'avance.
PS: votre site est très intéressant.
Rédigé par: Lucie | 01 février 2006 à 12:25
Lucie : les gens qui envoient une carte postale ne sont pas pressés en général, et ne souffiront guère si elle se perd ou si elle traîne en chemin. On envoie en revanche par Chronopost des documents urgents et importants ; les clients sont plus exigeants, et la fiabilité du service devient une considération primordiale. Il est difficile de faire coexister au sein d'une même entreprise (ou service public) des activités aussi différentes. Ce n'est pas un théorème, juste une observation pas très profonde sur la nature humaine...
Rédigé par: Bernard Salanie | 02 février 2006 à 09:20