Il est temps que cette campagne se termine. A mesure qu'elle se prolonge, il émerge plus clairement que le slogan qui unifie les "oui" et les "non" français est "Tous Contre le Libre Echange".
Je suis tombé sur le derrière en voyant le spot du Parti Socialiste (version Hollande et Lang). On y voit des jeunes gens disputant une partie d'un jeu qui ressemble au Monopoly, mais où les cartes s'intitulent "augmentation de la durée du travail", "réduction des garanties sociales" e tutti quanti. La partie se termine quand l'un des joueurs sort le joker, finement intitulé "j'ai tous les droits". Zoom sur Jack Lang, qui nous explique, en reprenant pratiquement les mots de Jacques Chirac, que le TCE est l'ultime rempart contre les Etats-Unis, la Chine et bientôt l'Inde. Je ne me souviens plus de ses termes exacts, mais voici une citation à peu près substituable d'Eric Besson (dirigeant du PS-oui) dans Libération:
La Chine constitue une menace réelle.
Par son essence même une dictature doublée d'ultralibéralisme , elle nous oblige à une révision du caractère inéluctable et bienfaiteur du libre-échangisme. Son action est basée sur une attitude non coopérative et une concurrence faussée et déloyale.
Tout le contraire de ce que promeut le futur traité constitutionnel.
(J'avais été scié en entendant François Bayrou---agrégé d'histoire !---qualifier la Chine de "communiste ultralibérale" ; apparemment, c'est devenu une nouvelle chimère de la pensée politique en France).
Maintenant, voici ce que dit Laurent Fabius (PS-non, comme chacun sait) :
Nous sommes dans un nouveau contexte européen. Une série de règles qui étaient légitimes à six, puis à quinze pays de niveau social homogène, lorsque nous avons développé l'Union européenne, ne fonctionnent plus. Appliquées dogmatiquement à 25 ou 30 pays, dont la moitié ont des niveaux de salaires, de protection sociale et de fiscalité sur les entreprises à rebours des nôtres, elles risquent de nuire à tous les Etats membres, anciens ou entrants. On cite souvent l'exemple de la concurrence "libre et non faussée" : ce principe peut être positif quand les économies sont comparables, mais son application mécanique risque de conduire au dumping lorsque les niveaux sociaux et fiscaux sont radicalement différents. Les salariés et les entrepreneurs, pas seulement en France, le savent car ils sont les plus exposés.
Dans les deux cas, on nous explique que le principe des avantages comparatifs perd sa validité quand le partenaire est trop différent de nous. C'est étrange : je pensais au contraire que l'échange était d'autant plus bénéfique aux deux parties que leurs situations économiques (pour faire court) étaient plus distantes. C'est un expédient politique facilité par le fait que la Chine est effectivement une dictature. Je ne crois pas que les dirigeants y aient encore le pouvoir de peser sérieusement sur les salaires. Ils augmentent d'ailleurs rapidement dans le secteur privé, et le secteur public, en pleine déconfiture, ne menace pas grand'monde. En revanche, le pouvoir chinois peut maintenir un yuan sous-évalué. La Chine accumulera ainsi des excédents de paiements courants qui doivent être compensés par des sorties de capitaux et/ou une augmentation très rapide des réserves chinoises en devises. La Chine a depuis longtemps dépassé un niveau raisonnable de réserves ; va-t-elle maintenant investir massivement dans les pays occidentaux ? Ce sera curieux à voir.
Un autre thème unificateur, c'est le Tous Contre Blair : les "oui" comme les "non" nous assurent que voter dans le mauvais camp, c'est faire le jeu de Tony Blair. Il y a quinze ans, chacun accusait son voisin de faire le jeu de Le Pen. Chaque époque a ses salauds ; mais le précédent me paraissait plus crédible. Pour ceux qui ont lu ce que j'écrivais sur le Modèle Social Européen et le Modèle Economique Britannique, il doit être clair que cette unanimité me déprime profondément.
Quant à moi, plus j'étudie les conséquences du vote et plus je suis perplexe. Cet article du Center for European Policy Studies m'a persuadé que la porte de sortie du non que j'envisageais (adoption de la nouvelle règle de double majorité par le Conseil Européen) est plus étroite que je ne le pensais : un tel changement devrait être ratifié par tous les Etats membres. L'Espagne et la Pologne, qui perdent aux nouveaux arrangements, devraient être "achetées". Zapatero a montré qu'il était beaucoup moins exigeant qu'Aznar, et son prix pour une ratification parlementaire facile serait sans doute faible. En Pologne, ce sera plus dur : l'opinion publique a toujours été très nationaliste (histoire oblige), et elle le devient de plus en plus. Il faudra donc payer le prix fort, en termes de fonds d'ajustement structurels par exemple. Ceci dit, les partisans du "oui" nous assurent que l'Europe sera paralysée sous les règles de Nice : ça promet, puisqu'elles resteront en vigueur en tout état de cause jusqu'à fin 2009. Et on me dit que mon argument sur l'irréversibilité est "une construction purement intellectuelle"...
Journalistes et politiciens réunis (comme souvent) se réjouissent que le débat soit si vif. Le poncif à la mode est la référence à l'Affaire Dreyfus ; mais je n'ai pas l'impression qu'au-delà de ses aspects de fait divers, ladite affaire ait conduit à de bouleversants débats de fond. Et ils ont été soigneusement évités par les deux camps cette fois-ci encore ; les arguments d'exclusion cités plus haut ont été jugés plus rassembleurs (qu'en pensent les Polonais, ou les Chinois ?). On murmure que le gouvernement met tout en œuvre pour s'assurer que les Indiens (non francophones, c'est plus pratique pour lire le texte du TCE) de Guyane votent "bien". Si le scrutin est très serré en France, il est possible que son issue soit décidée par le degré de réussite de cette brillante manœuvre. Mamma mia... aurait dit Italo Calvino. Si même le oui l'emporte, il restera les Pays-Bas (le référendum y sera à strictement parler consultatif, mais les partis se sont accordés pour appliquer son résultat si la participation est supérieure à 30%), qui sont très remontés contre Bruxelles. Puis la Pologne, ou la participation doit dépasser 50%, ce qui n'est pas gagné. Et le Royaume-Uni, bien sûr...
Quant à moi, je dois dire honnêtement que je n'y vois plus très clair. J'en suis à me demander si l'avenir des idées que je défends (et qui sont visiblement très minoritaires) sera mieux assuré par un "oui", ou par un "non" qui ouvrira cette période de véritable débat qui n'a jamais vraiment eu lieu---le référendum sur le Traité de Maastricht portait sur une question finalement assez technique. J'aimerais ne pas conclure par une pirouette, mais je pense inévitablement à cette phrase célèbre de Bertrand Russell :
The whole problem with the world is that fools and fanatics are always so certain of themselves, but wiser people so full of doubts.
(Je n'aurai pas l'arrogance de me classer parmi les "wiser people" ; beaucoup de mes amis semblent plutôt me compter parmi les "fools"... j'espère au moins que personne ne me considère comme un fanatique).

Pour vous rassurer, je viens d’apprendre ce soir que 64% des français considèrent que « la recherche de profits est favorable à la société » et que la « libre concurrence est favorable à la croissance et l’emploi ». C’est mieux que rien…
Source : http://www.jean-jaures.org/NL/191/Lesresultats.pdf
Rédigé par: Antoine belgodere | 26 mai 2005 à 18:02
"j'espère au moins que personne ne me considère comme un fanatique"
Désolé, mais si j'en juge par une image qui nous été signalée récemment(et que nous n'avons pu nous empêcher de médiatiser comme il se doit), c'est le cas. Même si ce n'est pas à titre individuel...
http://econoclaste.org.free.fr/modules.php?op=modload&name=News&file=article&sid=147&mode=thread&order=0&thold=0
Rédigé par: Econoclaste-SM | 27 mai 2005 à 01:55
"un "non" qui ouvrira cette période de véritable débat qui n'a jamais vraiment eu lieu".
N'avez vous pas pensé la même chose après les présidentielles de 2002 ? Pour ma part, oui. Depuis, j'en ai tiré la conclusion qu'on peut toujours descendre plus bas...
En ce qui concerne la rhétorique TCLE, peut-être doit-on espérer que l'argumentaire de certains à ce sujet relève de la logique de Krugman "un mauvais discours pour faire passer de bonnes actions".
Avouez qu'il est difficile en France généralement, en ce moment en particulier, quand on est partisan du oui, de crier sur tous les toits qu'on est libéral. Et, j'insiste sur ce point, quel que soit le sens précis que l'on veut donner à ce terme.
Je ne sais pas pourquoi ces temps-ci "le passé d'une illusion" de Furet me fait violemment de l'oeil dans ma bibliothèque pour que je le relise...
Au fait, Bayrou, il est pas agrégé de lettres modernes ?
Rédigé par: Econoclaste-SM | 27 mai 2005 à 08:56
Merci pour vos commentaires. Le poster anti-économistes est vraiment très joli ; je n'aurais jamais cru que même l'extrême-gauche paranoïaque puisse croire que nous avons tant de pouvoir !
Bayrou est agrégé de lettres classiques, mille excuses. C'est "sa" biographie d'Henri IV qui m'a trompé.
J'avoue que j'ai un peu de mal à réconcilier les résultats du sondage que cite Antoine avec le discours ambiant... mais ce ne serait pas la première fois que les politiques sont déconnectés de l'opinion, il me semble que c'est même une des raisons du non.
Quitte à horrifier encore plus de monde, le 21 avril 2002 m'a semblé être un micro-événement. Une platée d'imbéciles a voté pour Besancenot parce qu'il avait l'air plus cool que Jospin ; et Le Pen a eu un peu plus de votes que d'habitude "grâce" à la campagne des médias sur la criminalité. Après 4,4 millions de votes en 1988 (14,4% des suffrages exprimés) et 4,6 millions en 1995 (15,0%), il en a eu 4,8 millions (16,9%) en 2002. Ca ne m'a pas fait plaisir, loin de là ; mais je n'y ai pas vu le "raz-de-marée brun" qui a déclenché une hystérie collective entre les deux tours. Je vais encore me faire "lyncher avec une barre de fer", comme disent les médias...
Rédigé par: Bernard Salanié | 27 mai 2005 à 12:54
Si vous ne voyez "plus très clair" alors le principe de précaution recommande que vous votiez "oui" Dimanche car les conséquences d'un tel vote (me) paraissent plus facilement anticipables (une VPN positive comme vous l'avez montré) que celles d'un vote négatif qui pourraient - hypothèse peu probable mais plausible - aller jusqu'au délitement des institutions européennes (la "valeur d'option" du "non" pourrait s'avérer négative!) :
"National governments, many of them in serious economic difficulty, might be tempted to seize on the unpopularity of the EU and ignore inconvenient edicts from Brussels. This process is well established for the euro. Germany and France have persistently breached the rules on budget deficits; deficits in Greece, Italy and Portugal are all soaring. This unravelling of EU discipline over the euro might spread to other areas." ("The great unravelling" dans The Economist du 21/04).
... Bon, si au contraire, vous souhaitez être réconforté dans votre choix initial (cohérent, contrairement au non-PS), vous pouvez aussi lire l'éditorial principal de cette semaine du même hebdomadaire ("A song for Europe") qui se conclut ainsi :
"A defeat for the constitution would not be the catastrophe that some Europhiles seem to think: life would go on, even in Brussels, and a Union that has lasted for almost half a century is surely strong enough to deal with the occasional rebuff from voters. If it responds by taking a pause for thought, it might even benefit."
Rédigé par: Milan | 27 mai 2005 à 16:06
Ah, le principe de précaution... à manier avec précaution. En principe, il énonce que (loi Barnier de 1995) :
"l'absence de certitudes, compte tenu
des connaissances scientifiques et techniques
du moment, ne doit pas retarder
l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque
de dommages graves et irréversibles à
l’environnement à un coût économiquement
acceptable".
Comme on le voit, c'est assez flou. Mais appliquons-le au TCE : nous ne savons pas bien quelles sont les conséquences possibles du oui et du non, prenons donc la décision qui évitera des dommages irréversibles à l'Europe (au sens de ses habitants, je suppose, pas de l'Union qui n'est qu'un moyen). Franchement, ça ne m'éclaire pas beaucoup...
Autre solution : la théorie de la prise de décision en ambiguïté, c'est-à-dire quand on ne connaît pas la loi de probabilité des conséquences possibles des deux votes. Une proposition populaire (Gilboa-Schmeidler) nous dirait alors de choisir la décision dont la pire distribution de conséquences possible est la moins mauvaise. Là, c'est clair : je ne peux pas totalement exclure (on me l'a assez seriné) que le "non" conduise finalement à la guerre en Europe ; et je crois que je peux raisonnablement l'exclure (et encore...) si le "oui" l'emporte. Donc je vote "oui". Ce raisonnement vous séduit, vous ?
Rédigé par: Bernard Salanié | 27 mai 2005 à 18:29
Il n'est pas certain que cette optique soit très satisfaisante dans le cas du vote individuel, qui n'a qu'une influence infinitésimale sur l'issue de l'élection. la probabilité que le vote qu'on effectue évite une issue très défavorable (qui elle même a une faible probabilité d'occurence, même si on le la connaît pas) est de ce fait dérisoire.
Tellement dérisoire que toute autre action que l'on effectue au lieu d'aller voter et qui contribue à éviter cette issue défavorable (par exemple discuter avec un européen d'un autre pays que le sien) est préférable au fait d'aller voter. En toute rigueur, il semble donc difficile d'appliquer ce critère au vote.
Si l'on en croit les théoriciens qui ont étudié le paradoxe du vote, les gens déclarent aller voter avec la motivation suivante : ils pensent que s'ils ne vont pas voter, ceux qui pensent comme eux décideront eux aussi de ne pas aller voter. Ce raisonnement est tellement inscrit que les électeurs du matin pensent avoir plus "d'influence" que les électeurs du soir. Cela peut sembler irrationnel, mais cela nous rappelle que le vote est avant tout un rituel collectif. Lorsqu'on ne sait pas trop pour quoi voter, il reste donc la possibilité de se poser la question en ces termes : "qu'est-ce que les gens qui pensent comme moi d'habitude vont faire?". Ce n'est, après tout, pas une si mauvaise règle de décision.
Rédigé par: econoclaste-alexandre | 27 mai 2005 à 20:56
C'est une règle heuristique simple... qui me conduirait clairement vers le oui. La mienne ressemble plus à l'impératif catégorique kantien :
"Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle".
Elle résoud également le paradoxe du vote (puisqu'elle confère à mon vote un poids virtuel énorme), mais pas ce problème de choix particulier.
Rédigé par: Bernard Salanié | 28 mai 2005 à 03:40
J'ai employé le terme "principe de précaution" de façon un peu journalistique, un peu à la légère.
En fait l'idée que j'avais derrière la tête était très simplement celle d'un calcul d'espérance : choisir le vote dont l'espérance de gains est la plus élevée (éventuellement en surpondérant les pires scénarii).
Or vos doutes peuvent s'interpréter comme une baisse de l'espérance de gains associée au rejet du TECE... et peuvent donc vous amener à modifier votre choix de vote.
Le calcul d'espérance néglige certes votre argument sur l'irréversibilité du TECE : il me semble en effet, comme Eric l'a déjà fait remarqué, que des options risquent aussi d'être perdues en cas de rejet du TECE.
NB : Merci pour votre argumentaire intéressant sur le vote de demain.
Rédigé par: Milan | 28 mai 2005 à 15:44
A propos du modèle social français et de son articulation avec ce que propose l'UE, Le Débat a publié de mois-ci un entretien intéressant avec Pascal Lamy, et Daniel Vaughan-Whitehead vient de publier "L'Europe sociale" aux études de la Doc Française.
Rédigé par: François | 30 mai 2005 à 05:19