Dans sa deuxième tentative télévisée de convaincre les Français de voter oui, Jacques Chirac a insisté sur la protection du Modèle Social Européen. Personne ne s'y trompe, surtout pas les nouveaux membres, ces pelés, ces galeux qui ont l'indécence de ne prélever que 30% de leur PIB sous forme d'impôts : il s'agit bien du fameux Modèle Social Français, et accessoirement italien et allemand. Le MSE, c'est bien connu, nous préserve des horreurs du MEB, le Modèle Economique Britannique.
Chirac est président depuis 1995, et il pourrait briguer un troisième mandat en 2007, à 75 ans. Blair est au pouvoir depuis 1997 et vient de remporter ce troisième mandat, à 52 ans. (Pardon d'insister sur leurs âges, mais il est tout de même frappant de constater que la gérontocratie du personnel politique est une spécificité bien française : quand Jacques Chirac a pour la première fois occupé un poste ministériel en 1967, Tony Blair avait 14 ans, Bill Clinton et George W. Bush 21, et le "vieux" Gerhard Schröder 23). Cette réélection ("douloureuse", nous dit-on, le pauvre n'a plus que 66 voix de majorité !) malgré l'opposition majoritaire des Britanniques à la guerre en Irak tient pour l'essentiel aux succès de la politique économique de Blair, soit :
- la baisse du taux de chômage, de 6,9% en 1997 à 5% aujourd'hui (il n'a baissé que de 11,4% en 1995 à 10,2% aujourd'hui en France---et comme on le sait, la baisse du chômage est plus qu'entièrement imputable aux années de cohabitation Chirac-Jospin) ;
- une croissance annuelle du PIB par habitant de 2,7% au Royaume-Uni, de 2,1% en France (avec la même remarque sur la cohabitation). On se moquait du déclin du Royaume-Uni il y a trente ans ; aujourd'hui, l'OCDE estime que le PIB par habitant y est de 5% plus élevé qu'en France (en parité de pouvoir d'achat).
"Mais tout n'est pas rose au royaume de Sa Très Gracieuse Majesté", nous dit-on. Of course not; il n'y a qu'en France que tout soit rose, demandez aux RMIstes. On reproche apparemment à Blair trois choses : la désindustrialisation, une productivité amorphe, et des inégalités qui explosent. Vediamo un po :
- Il est parfaitement exact que la contribution de l'industrie au PIB britannique a baissé sous Tony Blair, comme d'ailleurs en France sous Jacques Chirac. Colin Clark avait identifié cette tendance lourde des économies riches il y a plusieurs décennies. De 1993 à 2003, toujours selon l'OCDE, la part de l'emploi de l'industrie dans l'emploi est passée de 29,4 à 23,5% au Royaume-Uni, de 27,2 à 23,4% en France. Les commentateurs français semblent prendre les films de Ken Loach pour un annuaire statistique ; c'est un cinéaste talentueux, mais aussi un militant trotskyste, race rarissime au Royaume-Uni. Demandez donc à Arlette Laguiller ce qu'elle pense de l'état de l'industrie française...
- Quid de la productivité ? Surprise : selon le Center for Economic Performance (CEP) de la London School of Economics, la productivité horaire britannique était inférieure de 33% à la française en 1997, de 29% seulement en 2004. L'économie britannique souffre toujours d'un manque de main-d'oeuvre éduquée, mais son retard sur la France s'est légèrement comblé.
- Sous les gouvernements de Madame Thatcher, les inégalités s'étaient nettement accrues ; mais sous les gouvernements Blair, les quintiles inférieurs de la population (soit les 40% de ménages les moins aisés) ont vu leur sort s'améliorer ; c'est en partie dû aux budgets du chancelier Brown, qui, d'après le CEP, ont augmenté de 11% la part de revenu du décile inférieur et réduit de 5% celle du décile supérieur. L'Institute for Fiscal Studies confirme en gros ces chiffres.
"Mais Tony Blair a pesé sur les dépenses sociales..." Ah oui ? D'après le CEP, les dépenses publiques de santé ont augmenté de 7% par an en termes réels sous Blair ; le nombre d'infirmières, par exemple, a augmenté de 3,5% par an. Je m'arrêterai là : je demande simplement qu'on réfléchisse à la formule qui donne son tire à cette chronique. En tant qu'abonné à la version électronique du Monde, j'ai d'ailleurs voté "oui" à la question posée sur le site Web du journal :
Pensez-vous que le gouvernement français devrait s'inspirer de la politique économique de Tony Blair ?
Chose étrange, le "oui" était légèrement majoritaire quand j'ai voté...

Je pense qu'on peut difficilement comparée le MEB et le MSE. D'abord parce qu'ils sont différents. Ensuite parce que le coeur du probleme ne me semble pas etre là.
Certes, le MSE peche du manque d'articulation entre l'éco et le social, et d'un bon management*. Il contient certaines incohérences et des non-choix qui pèsent lourdement. Il souffre également du 'biais analytique' : l'économie d'uniformise ou se met en cohérence plus simplement que le social. Coordonner ds personnes très différentes sera donc plus simple sur la question de la monnaie que sur celle du droit social ou du droit civil.
Certes, le MEB 'blair version' est au contraire managé en fonction d'un agenda et de priorités clairement definies - la dernier phase sur les services publics etant impressionnante de moyens (vous imaginez en France un programme pour mettre des millairds de livres en plus dans l'hopital ??). On peut aussi noter que son interet est moins dans les outils ou les voies qu'il retient, que dans le fait de faire des choix, de les expliquer et de les assumer. On peut lui reprocher un certain manque d'humanisme (vous savez, cette facon de regarder les aspects 'non analytiques' de la vie publique, etudiés, mais de facon insuffisante et non chiffrable, par la therie des jeux ou la theorie du capital humain).
Ce dernier point est loin, tres loin, d'etre anecdotique. Prenons la 'science' consacrée au bon fonctionnement optimal des communautés humaines à but productif. Ce n'est pas l'économie, c'est le management (tel qu'enseigné dans les business schools). Que disent-ils en 2004 ? Que les salaires incitatifs détruisent l'esprit d'équipe et sont à éviter, sauf pour les traders ou pour les venderus de voiture d'occasion. Qu'on ne reforme par une structure en crise en réduisant les cout ou par une programme économique, mais par un programme 'social et ethique' (** et ***). Ce qu'ils disent ne se modélise pas.
Mais c'est pourtant ce qui marche. En matiere de modèle - eco ou social - pourquoi en irait-il différemment ? Pourquoi ceux qui gérent - avec succès - des entreprises nous disent-ils que le coeur du probleme n'est pas les outils, le consultant ou les methodes analytiques utilisées, mais "autre chose", alors que la gestion publique - a priori tournée vers des considérations moins mesurable - devrait etre plus analytique ?
D'ou ma conclusion : les deux ne sont pas comparables, et le coeur du probleme n'est pas là. Les economistes sont utiles pour aider à concevoir les outils (ou à en mesurer les effets, pour ceux d'entre eux qui sont quantifiables), mais la stratégie d'ensemble et la conduite des reformes ne relevent pas de la boite à outils. Au stade ou en sont la France - ou l'Europe - n'est-ce pas de ca dont elles ont, à ce stade, le plus besoin ?
V
* : Selon Lee Iaccoca, redresseur de Chrysler "Le management ce n'est jamais que fixer des priorités, et choisir ceux qui vont les mettre en oeuvre". On pourrait y ajouter 'et leur allouer les ressources necessaires'.
** : L Gerstner "J'ai fait dancer un éléphant"
*** : J Welsch "Straight from the guts"
Rédigé par: V | 09 mai 2005 à 03:30